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KATHEUDÔ, dormir

Dormir.
Voici un verbe indispensable…
————et porteur de profondes inégalités.
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Un mot de la Bible, le mot ‘dormir’ ...
par Dominique HERNANDEZ

Il y a ceux qui dorment peu et qui ont donc beaucoup de temps à leur disposition pour faire ce qu’ils doivent ou veulent faire et peut-être rien.
Il y a ceux qui dorment beaucoup et qui passent une mauvaise journée s’il leur a manqué une seule petite heure de sommeil.
Il y a ceux qui dorment trop, jusqu’à en être malade de ce sommeil qui les emporte n’importe quand, en une fraction de seconde.
Il y a ceux qui dorment trop peu ou trop mal, insomniaques aux terribles nuits à la fois raccourcies et interminables.
Il y a ceux qui dorment d’un sommeil de plomb et le ciel peut s’effondrer sans les réveiller, ceux qui dorment sur leur deux oreilles, si tranquillement, rassurés, en sécurité.
Il y a ceux qui dorment du sommeil du juste parce que le sommeil a à voir avec la conscience, ceux qui dorment comme des bébés, sagement, en souriant aux anges, et ceux qui dorment comme des loirs, si profondément que tout l’hiver pourrait s’écouler sans qu’ils s’en aperçoivent.
Car lorsqu’on dort, on ne sent pas le temps passer, on ne voit pas les heures tourner. Quand on dort, on se retire de la scène, du théâtre d’action : pas d’intention, pas d’intervention, pas de relation. Le sommeil est l’entracte des apparitions, le sommeil est le temps d’une suspension.

Jésus dort, sur un coussin précise l’évangéliste Marc (4,35-41). Bien sûr, Jésus dort. Il mange, il boit, il marche, il dort. Mais cette fois-ci, il ne devrait pas dormir pensent les disciples ; et d’ailleurs le lecteur se demande in petto comment Jésus fait pour dormir, même avec un coussin, quand la barque dans laquelle il a pris place avec ses disciples est prise en pleine tempête, que le vent souffle en violents tourbillons, que les vagues enflent et agitent le bateau qui commence à se remplir d’eau. Et Jésus dort. Son sommeil est profond, il ne se réveille pas à cause de la tempête,
il faut que les disciples affolés le secouent :
———«Maître, cela ne te fait rien que nous périssions ?»
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Le sommeil de Jésus dans cette barque est son seul sommeil rapporté dans les évangiles. Sommeil incongru, sommeil indécent, le maître dort sur un coussin quand les éléments, l’embarcation et les passagers s’agitent de plus en plus. La peur, la stupeur submergent les disciples bien avant les flots : à qui se confier, vers qui se tourner en cet instant périlleux ? Comme ils doivent se sentir abandonnés face au danger ; Jésus dort, c’est comme s’il n’était pas là. Il est pourtant bien là, sans bruit, sans geste, il n’a pas quitté le navire ; il suffira d’un appel pour le réveiller. Passager infiniment discret de cette traversée mouvementée, qui n’impose ni directives ni ordre de route, sa présence devrait suffire à repousser la peur puisqu’elle est signe du Royaume, puisqu’elle est, cette présence, présence même du Royaume de Dieu. Eveillé ou endormi, il est là, mais les disciples emportés par la peur ont besoin de plus que du souffle léger du sommeil du juste.
Jésus est plongé dans le sommeil. Quand on dort, on ne maîtrise plus rien, on lâche prise. Détente et quiétude caractérisent le sommeil, de telle sorte que dormir est un signe de confiance. On ne s’endort pas auprès de n’importe qui n’est-ce pas ? Parfois même, il faut que quelqu’un soit là, qui veille, pour que l’on puisse s’endormir et bien dormir ; quelqu’un qui soit comme une lumière dans la nuit.
Ainsi, sans peur, confiant, se confiant entièrement et seulement en celui qui l’a envoyé, tempête ou mer calme, peu importe, Jésus dort.

Et quand à son tour, à son heure, il aura peur, Jésus demandera à Pierre, Jacques et Jean de ne pas dormir, de veiller avec lui. A Gethsémani, entre le dernier repas partagé et le baiser de Judas, Jésus supplie, prie, mais les disciples s’endorment. Eux s’absentent pour de bon, le laissant affronter, seul, l’angoisse et l’infinie tristesse qui l’ont saisi. Deux fois ils s’endorment ainsi alors que Jésus leur a confié son trouble, son besoin de leur aide. Ils s’endorment comme on s’enfuit loin de l’insupportable, loin du scandale ; ils s’endorment comme on se réfugie dans l’illusion, hors de la réalité où se trouve pourtant la vie véritable.
———« Veillez donc, — leur dit Jésus —
———et priez afin de ne pas succomber à la tentation.
»
Mais les disciples succombent à ce sommeil si séduisant où l’on rêve d’un Seigneur qui se révèlerait ailleurs que sur une croix.
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A Gethsémani, en cette heure où Jésus accepte la souffrance, la mort, l’échec parce que ce n’est qu’ainsi qu’il reste fidèle à son Père, les disciples dorment. Non, vraiment, ils ne sont pour rien dans ce que Jésus fait pour eux.

Et ce n’est pas le sommeil qui va l’emporter cette fois, mais la mort, et mourir, ce n’est pas s’endormir. Certes dormir est souvent employé pour parler de la mort. Ce n’est en général pas katheudô, mais un autre verbe grec, koimaô (se coucher, s’endormir, mourir) qui est utilisé dans ce cas. Dans l’ancien testament, les morts ne dorment pas, ils sont dans un état d’oubli et d’extrême diminution, un état qui effraie les vivants et n’évoque en aucune manière le repos et l’apaisement qui accompagnent l’idée de mort quand on emploie aujourd’hui le verbe dormir pour en parler. Dire “dormir” pour éviter de dire “mourir” n’affecte en rien la réalité de la mort mais la pudeur des mots filtre la sensation ou l’expression de la douleur, comme elle peut rendre compte de la confiance et de la sérénité de la personne décédée. L’image du sommeil, comme toute image, dessine ce qu’on ne peut directement décrire, mais comme pour toute image, un écart demeure et Jésus pleure devant le tombeau de son ami Lazare.

C’est bien avec le verbe katheudô que Jésus répond aux lamentations qui annoncent la mort de la fille de Jaïrus :
———« L’enfant n’est pas morte, elle dort. »
Tous se moquent, bien sûr, personne ne confond le sommeil et la mort : quand la respiration et les battements du cœur ont cessé, il n’y aura plus rien après. Jésus non plus ne les confond pas. Et ce n’est qu’après, après que l’enfant aura été ressuscitée, réveillée, (même verbe en grec, autre manière de dire la résurrection que le réveil et qui accentue encore le parallèle entre la mort et le sommeil), qu’on pourra se dire que pour cette enfant, le temps de la mort n’aura été qu’un temps de sommeil. « L’enfant n’est pas morte, elle dort. » Jésus annonce ce qu’il va faire : ressusciter, relever l’enfant, mais personne n’aurait pu le comprendre, seulement le croire, ainsi que Jésus y a invité Jaïrus. Dire que mourir c’est dormir, signifie alors que pour le Seigneur, la mort n’est pas cette puissance ultime et indépassable qu’elle est pour les êtres humains, mais que Dieu est maître de cette puissance, plus puissant qu’elle, au point de la dépasser. Au-delà de la mort, Dieu est encore.

Dans l’évangile selon Matthieu (chap.13), Jésus raconte une parabole où le temps de dormir est le moment de l’ennemi, celui qui sème la mauvaise graine dans le champ d’un homme et l’ivraie se mêle alors au bon grain. Mais comment ne pas dormir ?
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Même question en Matthieu 25
dans la parabole des dix jeunes filles
invitées à une noce
dont l’époux tarde à venir.
La nuit tombe,
la fatigue aussi et toutes s’endorment.


Dans l’une ou l’autre parabole, le sommeil représente la durée du temps, l’histoire dans laquelle se confrontent drame et espérance, sans que l’être humain ne puisse jamais maîtriser tous les éléments qui interviennent dans l’affrontement, le croisement de la vie et de la mort. On ne peut pas ne pas dormir comme on ne peut détruire une fois pour toute ni éviter toujours le mal déjà là ni empêcher le découragement d’entreprendre son travail de sape. Mais de même qu’on se réveille toujours (ou qu’on est réveillé) après avoir dormi, il est toujours possible de prendre ou reprendre sa part de service dans l’œuvre de Dieu.
Dans le même ordre d’idée de la participation des disciples à cette oeuvre, la petite parabole du maître de maison qui part en voyage (Marc 13) donne au sommeil le sens du retrait, de l’abandon de la mission que le Maître donne à ses serviteurs. C’est alors l’exhortation à la veille contre le sommeil qui incite les disciples à rester actifs et vigilants dans leur mission :
———« Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de maison va venir, le soir ou au milieu de la nuit, au chant du coq ou le matin, de peur qu’il n’arrive à l’improviste et ne vous trouve en train de dormir. »

L’apôtre Paul reprend l’exhortation dans la première épître aux Thessaloniciens au chapitre 5. Affirmant que le Jour du Seigneur vient comme un voleur dans la nuit, il pose le contraste entre les croyants, fils du jour, fils de la lumière, et ceux qui sont dans les ténèbres et dont le sommeil est alors image de leur éloignement, de leur indifférence ou de leur opposition au Dieu de Jésus-Christ, image de leur laisser aller sous d’autres puissances, d’autres autorités que celle du Dieu de Jésus-Christ, image de leur perdition hors du salut en Christ.

Alors dormir vraiment, ou dormir comme une image de confiance, de vigilance ou de désintéressement, le Nouveau Testament croise et multiplie les sens.
Il est vrai que l’être humain passe une si grande part de son existence à dormir qu’il n’est pas très étonnant que le verbe se soit déployé dans une telle diversité d’images. Qui peut échapper au verbe dormir ?
Mais petits ou grands dormeurs, la question n’est pas de dormir ou de ne pas dormir ; car là où katheudô conduit le plus souvent les lecteur du Nouveau Testament, c’est à la veille, à la ‘bien-veillance’ qui est signe de confiance.

Dominique HERNANDEZ


L'article qui précède est le texte de l'émission "Un mot de la Bible" Fréquence Protestante 100.7 FM du 17 juin 2006.


—oO En lien avec cette note, Oo—
lire l'article du même auteur sur le mot ‘nuit

http://biblique.blogspirit.com/archive/2006/05/19/la-nuit.html

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