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14 novembre 2006

XÉNOS, étranger

Il est aujourd'hui bien regrettable que, dans la vie courante, nous ayons si souvent l’occasion de rencontrer ce mot grec dans le mot “xénophobie” : la haine à l’égard de l’étranger, attitude qui se banalise sous des aspects plus ou moins feutrés mais toujours inquiétants.
Il convient donc plus que jamais de se nourrir des valeurs positives de ce mot XÉNOS telles qu’on peut les rencontrer dans l’univers de la Bible et plus particulièrement dans le Nouveau Testament.

Le mot XÉNOS a en effet un sens très riche. Il peut d’abord avoir toutes les valeurs neutres ou négatives du mot français “étranger”, valeurs que nous connaissons bien (valeur neutre quand l’étranger m’est indifférent ou bien valeur négative quand l’étranger me paraît potentiellement dangereux).

Un mot de la Bible par Norbert ADELINE ...


En plus de ces deux valeurs, le mot grec XÉNOS peut avoir, en fonction du contexte, une valeur positive : le XÉNOS prend alors le visage de l’étranger qui m’accueille ou que j’accueille, le XÉNOS est alors celui qui est mon hôte ou dont je suis l’hôte.
Le XÉNOS prend alors le visage d’un parent, d’un frère, comme en témoigne dans l’Epître aux Hébreux la double injonction qui associe «amour du frère» (PHILADELPHIA) et «amour de l’étranger» (PHILOXÉNIA) :
Que l’affection fraternelle demeure :
N’oubliez pas l’hospitalité.

—————————————————(Hébreux 13,1-2)

Si nous remontons aux origines de la littérature grecque profane, on peut relever une des premières attestations du mot XÉNOS avec sa valeur positive, dans l’Odyssée, l’oeuvre d’Homère, le poète grec qui aurait vécu aux environs du 9ème siècle avant J.C. On connaît l’histoire de l’Odyssée : à la fin de la Guerre de Troie, Ulysse, le héros grec, ne réussit à rejoindre sa patrie, Ithaque, qu’après dix ans d’errance à travers la Méditerranée. Les dangers sont innombrables : combats et tempêtes menacent Ulysse et ses compagnons. Mais ils rencontrent parfois aide et compassion.
Ainsi, il arrive à Ulysse d’être jeté par la tempête, seul et nu, sur une plage de l’île des Phéaciens (qui doit être Corfou). Sur la plage, la fille du roi du pays, Nausicaa joue au ballon avec ses suivantes qui sont terrifiées à la vue de l’homme nu qui émerge des broussailles. Mais la princesse Nausicaa rassure ses femmes : Vous n’avez devant vous qu’un pauvre naufragé. Puisqu’il nous est venu, il doit avoir nos soins : étrangers, mendiants, tous nous viennent de Zeus. Car l’étranger misérable est envoyé par les dieux, et dans la religion grecque ancienne, Zeus, parmi ses titres, comptait celui de ZEUS XÉNIOS : “Zeus l’Hospitalier”...

De la part du Seigneur, protecteur des faibles, c’est la même sollicitude qui anime le Psaume 146 :
“... Le Seigneur relâche les prisonniers ;
le Seigneur ouvre les yeux des aveugles ;
le Seigneur redresse ceux qui sont courbés ;
le Seigneur aime les justes.
le Seigneur garde les immigrés,
il soutient l’orphelin et la veuve,
mais il fait dévier la voie des méchants. ...”

—————————————————(Psaume 146,7-9)

Et l’Evangile selon Mathieu se fait l’écho de cet esprit de compassion :
J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger,
j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire
j’étais étranger et vous m’avez recueilli,
J’étais nu et vous m’avez vêtu,
j’étais malade et vous m’avez visité,
j’étais en prison et vous êtes venu me voir.

—————————————————(Matthieu 25,34-36)

Car ce qui attend l’étranger loin de chez lui, dans les civilisations anciennes comme dans nos sociétés d’aujourd’hui, c’est parfois l’accueil le plus chaleureux, prometteur d’ascensions sociales foudroyantes, ce qu’aurait connu Ulysse s’il avait épousé Nausicaa, ce qu’a connu Joseph en Egypte. Mais souvent le sort de l’étranger est moins enviable : la mort ou l’esclavage l’attend. Entre ces extrêmes, il y a l’assimilation plus ou moins forcée, plus ou moins réussie dans une nouvelle patrie.

Rien de nouveau sous le soleil ... En notre temps, pour quelques réussites spectaculaires d’étrangers dans une nouvelle patrie, combien de naufrages sur des embarcations de fortune entre l’Afrique et les Canaries ! Quant aux conditions de vie et de travail pour un clandestin en Europe occidentale, elles sont souvent la version moderne de l’esclavage antique.

C’est que tout ce qui touche à l’immigration dans nos sociétés a des racines profondes. L’hébreu et le grec biblique disposent chacun d’au moins cinq mots différents pour qualifier l’étranger hors de la communauté d’Israël ou en voie d’assimilation. On pratique le droit du sol et le droit du sang. On distingue l’étranger de passage du résident temporaire et du résident permanent (1).
Mais, évidemment ces sociétés anciennes ne sont pas régies par des ministères, des fonctionnaires et des formulaires : la notion d’un document administratif comme notre permis de séjour est inexistante et les notions modernes de citoyenneté, de frontières, de passeports, de visas n’ont aucun sens : les garanties offertes à l’étranger qui souhaite se fixer peuvent toujours être remises en cause et sont encore plus aléatoires qu’aujourd’hui dans nos sociétés. L’appartenance a une communauté est d’abord affaire de famille, de tribu, de langue et de religion.

Qu’en est-il dans la Bible Hébraïque ? Au moins cinq mots en hébreu sont largement attestés, en particulier dans le Pentateuque, pour distinguer l’étranger en fonction de divers degrés d’assimilation :
NEKAR / NOKRI : l’étranger, en général.
ZAR : l’étranger au point de vue ethnique, politique ou cultuel.
GER et TOSHAB : le résident, celui qui disposerait aujourd’hui pour ainsi dire, d’un permis de séjour. C’est ce statut qu’ont les Hébreux en Egypte :
Tu n’opprimeras pas l’immigré
car vous avez été immigrés au pays d’Egypte.

—————————————————(Exode 23, 9)
Un autre passage de la Bible Hébraïque est intéressant parmi beaucoup d’autres, en ce qui concerne les distinctions établies entre les étrangers en fonction de différents degrés d’intégration. Il s’agit du livre de l’Exode et des règles imposées par le Seigneur à Moïse et Aaron pour célébrer la Pâque :
Le Seigneur dit à Moïse et Aaron : «Voici la prescription au sujet de la Pâque : Aucun étranger n’en mangera [...]
Le résident temporaire et le salarié n’en mangeront pas [...]
Si un immigré qui séjourne chez toi veut célébrer la Pâque pour le Seigneur, tout mâle chez lui devra être circoncis ;
alors il se présentera pour la célébrer et il sera comme l’autochtone ;
mais aucun incirconcis n’en mangera.»

—————————————————(Exode 12,43-49)
On observe ici précisément quel est le statut de ceux qui peuvent accèder aux cérémonies du culte. L’étranger et le résident temporaire sont tenus à l’écart, mais, pourvu qu’ils soient circoncis, l’esclave et le résident permanent, qui font pour ainsi dire partie de la famille, peuvent célébrer la Pâque avec les autochtones (2).


Examinons maintenant le Nouveau Testament où, au 1er siècle
après J.C., le débat sur la situation d’étranger se pose au cœur même de la formation de la nouvelle communauté dans laquelle doivent se rejoindre les frères séparés, juifs et non-juifs. Nous relèverons deux passages des Epîtres, placés sous le signe de la lutte contre l’exclusion.

Ainsi dans l’Epître aux Ephésiens (2,11-22) Paul s’adresse aux
non-juifs (3) incirconcis pour leur demander de coopérer dans la nouvelle communauté avec les juifs dont ils étaient séparés comme des étrangers :
Vous qui étiez autrefois les non-Juifs dans la chair [...]
Vous étiez en ce temps-là sans Christ, privés du droit de cité en Israël, étrangers aux alliances de la promesse, sans espérance et sans Dieu dans le monde.
Mais maintenant, en Jésus-Christ, vous qui autrefois étiez loin, vous êtes devenus proches, par le sang du Christ [...]
Ainsi donc, vous n’êtes plus des étrangers ni des exilés ;
mais vous êtes concitoyens des saints, membres de la maison de Dieu.

Il faut lire intégralement ces 11 versets de l’Épitre aux Éphésiens pour saisir l’effort de Paul pour abattre les frontières et amener les “étrangers” du statut d’ “exilés” à celui de “concitoyens des saints”.

Après cette adresse aux non-juifs, suivons maintenant l’effort de persuasion auprès des Juifs dans l’Epître aux Hébreux..
Il ne s’agit plus, comme dans le passage précédent, de demander une rupture avec le passé : il faut au contraire inviter les Juifs à se joindre à la communauté chrétienne dans une continuité historique avec la foi des anciens. En exaltant la foi des anciens, c’est l’occasion d’exalter les figures de l’Etranger et du résident temporaire, cet exilé qu’on appelle dans les bibles anciennes en français “le pélerin sur la terre” (4).
C’est selon la foi que tous ceux-là sont morts, sans avoir obtenu les choses promises ; cependant ils les ont vues et saluées de loin, en recon-naissant publiquement qu’ils étaient étrangers et résidents temporaires sur la terre.
En effet ceux qui parlent ainsi montrent clairement qu’ils cherchent une patrie.
S’ils avaient eu la nostalgie de celle qu’ils avaient quittée, ils auraient eu le temps d’y retourner.
Mais en fait ils aspirent à une patrie supérieure, c’est-à-dire céleste.
C’est pourquoi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu ; car il leur a préparé une cité.

—————————————————(Hébreux 11,13-16)
Telle est la quête de tout exilé en tous temps et en tous pays, telles sont les étapes qui jalonnent celle-ci : la déception des promesses non tenues / la nostalgie de la patrie perdue / la tentation du retour / la récompense finale de celui qui va enfin pouvoir poser son sac dans la Cité qui lui a été préparée.

Norbert ADELINE


Notes :————————————————————————————————
(1) Renseignements extraits de l’article IMMIGRANT, dans le Glossaire de la traduction en français du Pentateuque de la Bible d’Alexandrie (Gallimard, Folio/Essais, 2001). Cette édition de poche, avec les notes et documents qui l’accompagnent, est d’un grand intérêt.
(2) AUTOCHTONE : encore un mot d’origine grecque. Il désigne « celui-qui-vit-sur-sa-propre-terre ».
(3) NON-JUIFS : cette expression correspond ici au grec ETHNÊ, mot dont la traduction littérale est “nations”. Ce mot ETHNÊ est aussi traduit dans certaines Bibles par “Gentils” ou par “païens”.
(4) A ce propos, signalons que le mot français “pélerin” a pour origine le latin peregrinus dont le sens correspond exactement au grec XÉNOS, avec sa valeur “d’étranger” et “d’hôte”.


L'article qui précède est le texte de l'émission "Un mot de la Bible" Fréquence Protestante 100.7 FM du 21 avril 2004.

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En lien avec cette note on lira avec intérêt :
“Terre conquise, terre d'asile, terre promise”
Et huit animations bibliques proposées par la Cimade sur le thème :
• “Vous aimerez l'étranger qui est parmi vous" (Deutéronome 10,19)