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ANTHRÔPOS, homme, humain

Homme, humain, voici des mots qui apparaîssent plus de 3000 fois dans les traductions françaises de la Bible.

En hébreu, ce sont les mots ADaM et HéNoSH qui sont de loin les plus courants dans la Bible hébraïque. Ils sont si riches qu'une note leur a été spécialement consacrée. La note qui suit se concentre donc uniquement sur le grec, celui de la traduction des Septante, une traduction grecque de la Bible Hébraïque, l'Ancien Testament des chrétiens, et bien sûr aussi le grec du Nouveau Testament. En grec donc, deux mots sont employés : anêr et anthrôpos. Cette note est essentiellement centrée sur le second.

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Un mot de la Bible par Patrice ROLIN ...

En grec, ce sont donc deux mots que nos bibles en farnçais traduisent par ‘homme’ ou ‘humain’ : Il y a d'abord le mot anêr ou andros qui désigne l'homme mâle et adulte, le mari. Et puis il y a le mot anthôpos qui désigne l'humain qu'il soit homme ou femme, la personne.

C'est cette racine que l'on retrouve par exemple dans les mots “anthropologue”, “paléoanthropologue”, ... L'anthropologie étudie l'humanité et les humains dans leur diversité culturelle contemporaine. Au travers des brumes du passé et dans la poussière des fouilles archéologiques la paléoanthropologie nous révèlent les autres humanités qui nous ont précédées.
L'homme, l'humain, l'humanité, est un objet d'étude tout à fait particulier, puisqu'en dernier ressort, il s'agit de nous découvrir, de nous connaître nous-mêmes dans notre humanité. Sans doute est-ce que l'engouement contemporain pour ces sciences humaines que sont l'anthropologie et la paléoanthropologie tient en partie au fait que nous ne savons plus très bien ce que c'est qu'être humain.

L'humain dans la création

On ne s'étonnera pas que la Bible, comme d'autres grands textes fondateurs de l'humanité, traite à sa façon cette question essentielle : “Qu'est-ce qu'être humain ?”
La Bible semble mettre l'humain au coeur de ses préoccupations, dans les deux récits de la création au début de la Genèse, il semble même que l'humain soit présenté comme le centre de la Création.
En s'appuyant sur ces passages lus “au pieds de la lettre”, et avec une bonne dose d'anthropocentrisme (encore un mot contenant la racine anthrôpos), certains croient trouver dans la Création un principe “anthropique”. Mais il ne s'agit pas pour eux du principe physique de thermodynamique qui veut que toute énergie de dissipe, que toute organisation complexe se dissolve. Ce principe physique entropique s'écrit “e-n-t-r-o”, alors que ceux qui voit dans l'homme le projet de Dieu dans la création écrivent le mot anthropique “a-n-t-h-r-o” de anthrôpos, l'humain en grec. Pour eux, l'homme est le but et le sommet de la création divine.
Heureusement, un Midrash vient malicieusement nous rappeler que si Dieu a attendu le 6ème jour pour créer l'humanité, c'est pour qu'aucun humain ne puisse se vanter :

Si un homme se donne trop d'importance
s'il devient vaniteux, insolent, on lui dira :
«De quoi te vantes-tu ?
Même les moustiques ont préséance sur toi
dans l'ordre de la Création.»


Ainsi, si la Bible s'intéresse autant à l'humain, si elle affirme que Dieu s'intéresse à l'humain, cela n'est pas à comprendre de façon objective et scientifique, pour dire que l'humain serait le sommet de l'évolution. Non, il s'agit d'une bonne nouvelle à recevoir dans la foi : notre existence à chacun en tant qu'être humain est favorablement accueillie.

Bienvenue à toi dans la Création,
bienvenue à toi dans la vie sous le regard de Dieu !


Mais peut-être vous étonnez-vous de lire que la Bible s'intéresse à ce point à l'humain. Son sujet principal n'est-il pas Dieu ?
C'est oublier que, comme le disait Calvin après d'autres :

“La connaissance de Dieu et la connaissance de l'homme
sont choses conjointes”


C'est d'ailleurs pour cela, et parce que nous n'avons pas d'autres mots que des mots humains, que la Bible est pleine d'anthropomorphismes pour parler de Dieu. C'est-à-dire que pour parler du sens ultime et inaccessible de l'existence, les auteurs bibliques donnent à Dieu des traits de caractères, des formes humaines. C'est ce qui faisait dire à Voltaire que « si Dieu a créé l'homme à son image, ce dernier le lui a bien rendu ! »
Mais au-delà du trait d'esprit et de la juste critique de l'attitude de certains croyants, il y a là une vérité profonde : Dieu et l'humain on partie liée. C'est ce dont la Bible témoigne.
Le Dieu dont parle la Bible est en effet un Dieu philanthrope , c'est-à-dire un Dieu qui aime chaque humain, un Dieu qui aime l'humanité.

Etymologie

Ce mot grec anthrôpos apparaît donc dans de nombreux mots français. Qu'en est-il de son étymologie ? d'où vient ce mot grec ?
Eh bien, l'étymologie d'anthrôpos est incertaine et très débatue :

Certains affirment que ce mot anthrôpos serait composé de 3 racines : ano qui signifie “vers le haut” ; trôpaô qui signifie “tourner” ; et la racine ops qui évoquerait le regard.
Ce qui donnerait comme connotation pour an-thrôp-os l'idée d'un être tournant son regard vers le haut.
On voit comment cette étymologie peut bien séduire : l'homme, anthrôpos, serait en relation avec ce qui se passe au-dessus de lui, le ciel, les étoiles, l'infini...
Voilà qui flatte notre humanité réputée doter d'une élévation d'esprit qui lui est propre, d'un intellect et d'une dimension spirituelle ou métaphysique.

Malheureusement, cette étymologie flatteuse est tout à fait incertaine et même très discutable. Ceci en particulier parce que anthrôpos comporte un Thêta, et trôpaô a un Tau, deux lettres différentes en grec.

De fait, le mot anthrôpos est parmi les plus anciens de la langue grec. On le trouve déjà à l'époque mycénienne dans une écriture ancienne (linéaire B) sous la forme a-to-ro-qo, mais on ne sait pas précisément ce que signifient ces syllabes ; peut-être cachent-elles des racines encore plus anciennes dont nous ignorons le sens exact : peut-être ator signifie-t-il "homme" ? et oqo visage / aspect.

D'autres étymologies ont été proposées.
En voici trois parmi d'autres :

La première s'appuie sur le mot mycénien que nous venons d'évoquer : elle rattache anthrôpos à anèr (dont le génitif est andros) et qui signifie “homme mâle” ; l'autre racine serait ôps (génitif ôpos) qui signifie “la vue”, le “visage” . anthrôpos signifirait donc "celui qui a l'apparence d'un homme", nous voilà bien avancés ... C''est comme une définition qui expliquerait un mot en utilisant ce même mot !

La seconde étymologie voit dans anthrôpos le mot drôps, ou son génitif drôpos qui sont dérivés du verbe draô qui signifie “agir” ; l'humain serait alors un “être qui agit”.

La dernière étymologie d'anthrôpos que je voudrais évoquer remonte à Platon, dans le Cratyle. Ce qui ne signifie pas qu'elle est scientifiquement plus exacte, mais elle a au moins l'ancienneté pour elle. Après avoir définit les dieux, puis les puissances célestes (les démons, les bons comme les mauvais !) et les héros, continuant sa liste descendante, Platon définit les humains : pour lui, anthrôpos serait, composé de la racine an qui signifie “vers le haut”, du verbe athréô qui signifie “examiner" (c'est la racine qui à donné notre mot théorie), et enfin un autre verbe opôpe qui est le parfait de “voir”.
Ainsi, l'homme selon Platon serait “celui qui examine, ou qui raisonne sur ce qu'il voit en haut”. On reconnaît ici la vision platonicienne d'un humain dont l'âme s'élève vers le ciel, les dieux et le domaine des idées.
En grec, c'est d'ailleurs vers ce ciel et ses dieux que l'on tire l'humain que l'on veut exalter : on dira d'un homme exceptionnel “qu'il a le visage d'un dieu” (théo eidôs). L'homme ordinaire, lui, l'anthrôpos n'a que le visage d'un homme. Au féminin, car on peut mettre l'anthrôpos au féminin, pour dire une femme, au féminin donc, anthrôpê a un côté dépressiatif encore plus marqué. On retrouve là une hiérarchie malheureusement typique.

Qu'en est-il de la Bible grecque des Septante quand elle utilise le mot anthrôpos pour traduire l'ADaM ou le HéNoSH de la Bible hébraïque ?
Eh bien, les premiers lecteurs grecs de cette version au 3ème ou au 2ème siècle avant J.C. ont bien dû être étonnés de lire dans le premier chapitre de la Genèse que Dieu dit "faisons l'homme, l'anthrôpos à notre image et à notre ressemblance”. ...
Ainsi, l'anthrôpos, celui qui, étymologiquement “a l'apparence d'un homme”, est créé à l'image de Dieu. Voilà un paradoxe intéressant que nous allons suivre au travers de quelques textes bibliques.

Dans le merveilleux Psaume 8, nous lisons :

(4)... Quand je regarde ton ciel, oeuvre de tes doigts,
la lune et les étoiles que tu as mises en place,

(5) qu'est-ce que l'homme (anthrôpos), pour que tu te souviennes de lui,
qu'est-ce que l'être humain (uios anthrôpou), pour que tu t'occupes de lui ?

(6) (Et pourtant,) tu l'as fait de peu inférieur à un dieu,
tu l'as couronné de gloire et de magnificence. ...



Le fils de l'homme

Ainsi, l'homme, l'anthrôpos et le “fils de l'homme”, uios anthrôpou, ici le grec traduit littéralement l'expression hébraïque BeN ADaM, c'est-à-dire tout humain en tant qu'il est enfant d'humain, ainsi donc, l'homme est à la fois infime à l'échelle des astres et du cosmos, mais grand dans le regard de Dieu.
Cette affirmation paradoxale qui court tout au long de la Bible, est avant tout une affirmation de foi. C'est la confiance qui conduit le croyant à se recevoir lui-même, malgré sa finitude et ses faiblesses, comme ayant de l'importance aux yeux de Dieu. C'est donc là une bonne nouvelle, littéralement un évangile, qui éclaire le sens de l'existence.

Et c'est dans la continuité de ce même signification paradoxale, que l'expression “fils d'homme” par laquelle Dieu désigne régulièrement le prophète Ezéchiel, comme humain, cette expression va progressivement désigner dans le judaïsme tardif un personnage divin de la fin des temps : “le Fils de l'homme”.
Un “Fils de l'homme” attendu sur les nuées du ciel, venant juger les humains et remporter la victoire finale sur le mal. C'est ainsi qu'à l'époque de Jésus ce personnage du “Fils de l'homme” renvoyait à l'expression de la puissance divine.
Et voilà que, de nouveau, un retournement se produit : celui qui est attendu dans la puissance et dans la gloire naît comme un pauvre, vit sans gloire, et meurt crucifié.

Parmi beaucoup d'autres, un très beau texte rend compte de ce retournement, c'est le récit de la comparution de Jésus devant Pilate dans l'évangile de Jean. Jésus est accusé, calomnié, juger, outragé, flagellée, et Pilate le présente ainsi, dans cet état lamentable devant la foule, et que dit Pilate ? ... “Voici l'homme” (Jean 19,5). idou o anthrôpos , dans le grec de l'évangile de Jean. “Voici l'homme”. Ecce homo dans le latin qu'employait peut-être Pilate, et en tout cas dans la langue de la vulgate qui a rendu cette formule célèbre. Ecce homo, “Voici l'homme”.
On peut bien sûr comprendre cette expression de Pilate au premier degré : “Voici l'individu que vous m'avez amené pour le juger”. Mais l'évangéliste Jean est beaucoup plus subtil que celà :
en écrivant idou o anthrôpos “Voici l'homme”, il fait dire à Pilate à son insu : “Voici l'humanité”, “Voici l'humanité dans sa faiblesse”. Et le lecteur de l'évangile, sait bien qu'il s'agit de Jésus, le Fils de Dieu, attendu comme le Fils de l'homme glorieux de la fin des temps, ... et pourtant le voilà maintenant exhibé publiquement et présenté comme l'humanité humiliée.

Au-delà des siècles et par-dessus les livres de la bibliothèque qu'est la Bible, la parole de Pilate dans l'évangile de Jean, répond à la question du Psaume 8.
Le Psaume 8 posait la question :

“Qu'est-ce que l'homme pour que tu te souviennes de lui,
qu'est que le fils de l'homme pour que tu te soucis de lui ?”


L'évangile de Jean répond à la question par la voix de Pilate :

“idou o anthropos”
————————“Ecce homo”
—————————————“Voici l'homme.”


Voici l'humain dans sa faiblesse,
———voici l'humain tel que d'autres humains l'humilient,
——————et pourtant voici l'humain qui est fils de Dieu.
—————————Voici l'humain dont Dieu se souvient,
———————————voici l'humain dont Dieu se soucie.

Patrice ROLIN

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L'article qui précède est le texte de l'émission
"Un mot de la Bible" sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du 30 septembre 2006.

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En lien avec cette article, lire les notes :
•  ADAM, ‘homme’, dans la Bible hébraïque
•  ANÊR, l'homme mâle

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Un ouvrage collectif grand public reprenant le mot traité dans cette note, et une vingtaine d'autres mots "passés" du grec dans la langue française est disponible au éditions Passiflores : 

Des mots de la Bible. Le grec que vous parlez sans le savoir.

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(chaque mot fait l'objet d'une enluminure par Marie-Hellen Geoffroy)

Editions Passiflores, octobre 2010 (143 pages ; 17 €uros)

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