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GRAPHÔ, écrire

Avec le verbe graphô, nous voici à chercher où et comment il est question d’écrire dans un corpus de textes écrits : nous voici plongés dans la pâte même du Nouveau Testament.
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Un mot de la Bible, le verbe ‘écrire’ ...
par Dominique HERNANDEZ

• Dans les évangiles, l’écriture s’offre comme dépôt organisé de traditions orales ou écrites, traditions mises à disposition de lecteurs par la fixation, la composition en nouvel écrit, par le moyen de récits qui ne relèvent pas de la biographie de Jésus, mais d’un témoignage, et même une provocation au lecteur à s’exprimer à son tour.

• Les épîtres, les lettres écrites se présentent comme communications directes, adressées à une personne ou à une communauté par un auteur, qu’il soit réellement auteur, ou que d’autres s’en réclament, ou que la lettre soit attribuée à un personnage connu et reconnu. Nous y reviendrons.

• Quant au livre de l’Apocalypse, son écriture est obéissance à un ordre plusieurs fois réitéré au bénéficiaire de cette vision : «Ecris, écris ce que tu vois». De plus, l’auteur est également scribe de plusieurs lettres adressées par le Christ aux sept Eglises d’Asie mineure. Le motif de l’écriture sert d’écrin à ce qui constitue le centre de la description : la gloire du Christ ressuscité. L’écrit est là donné comme attestation de la véracité, de la sûreté de ce qui est vu et entendu dans la vision :
“Alors celui qui siège sur le trône dit :
«Voici, je fais toutes choses nouvelles».
Puis il dit : «Ecris, ces paroles sont certaines et véridiques».”


Ainsi, par cet ensemble de textes, l’acte d’écrire opère un franchissement, une traversée de la distance et de la durée, une migration permettant un ensemencement aux moissons non maîtrisables, et qui ne sont pas achevées aujourd’hui !

Le verbe grec graphô s’est lui-même disséminé dans des domaines forts variés. Dans un dictionnaire étymologique usuel, cette multiplicité est rangée sous le mot greffe. C’est le latin qui s’est emparé de la racine grecque par l’intermédiaire du mot grapheion, le poinçon, ce qui indique comment le jardinier greffe les arbres et comment le greffier du tribunal inscrit ce qui est dit. Le même poinçon avec son caractère incisif est à l’œuvre dans le graffiti, cette forme brève et aiguë de l’expression.
Mais bien sûr, c’est dans le domaine de l’écriture, de ses formes et de ses règles que graphô déploie toutes ses possibilités au fur et à mesure que l’idée d’écrire rencontre de nouvelles possibilités. Si l’orthographe et le paragraphe, le graphique et l’épigraphe, la graphologie et la bibliographie, la calligraphie et la géographie sont autant d’occasions d’utiliser une mine de graphite, l’écriture se libère du crayon pour s’élancer dans d’autres langages, la danse par exemple, avec la chorégraphie.

Dans les évangiles, l’écriture rassemble, compose, fixe un récit à partir de traditions précédentes. Il y a dans l’acte d’écrire un rapport à la mémoire, une mémoire vive, toujours impliquée dans l’histoire humaine et portée par une volonté de partage et de transmission. Mais cette transmission ne peut jamais être celle du fait brut qui est passé, de l’événement qui s’est produit. L’écrit est distinct de l’événement auquel il se rapporte, de même qu’il est distinct de l’écrivain et du lecteur auquel il est transmis. Le lien que l’écrit opère entre l’événement, l’écrivain et le lecteur n’est jamais un lien d’immédiateté.
Parmi les quatre évangiles, celui de Luc est le seul à indiquer clairement dans son prologue ce travail de l’écrit à partir de la mémoire :
“Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événement accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui en furent dès le début témoins oculaires et qui sont devenus serviteurs de la parole, il m’a paru bon, à moi aussi, après m’être soigneusement informé de tout à partir des origines, d’en écrire pour toi un récit ordonné, excellent Théophile, afin que tu puisses constater la solidité des enseignements que tu as reçus.” (Luc 1, 1-4)

On entend bien à quel point l’acte d’écrire trouve son accomplissement… dans la lecture de l’écrit. Du coté de l’écrivain, écrire se tient entre maîtrise et transpiration : maîtrise des mots, des images, de la composition – l’ordre évoqué par Luc- ; transpiration de ce qui anime Luc et qui est l’effet en lui des événements qu’il veut relater à Théophile.
Du côté du lecteur, l’écrit s’offre comme un espace dégagé, déployé par les mots, les images, leur composition. Le plat de la page, du papyrus, de la tablette d’argile ou de l’écran n’est qu’une base, une accroche pour un volume dont les dimensions ne sont plus seulement spatiales.

Les écrivains du Nouveau Testament ne se sont pas privés d’habiter l’espace d’écrits précédents : la Tora, les Psaumes, les Prophètes. Ils les ont habités au point de les tisser intimement à leurs propres écrits, explicitement ou non. Ce qui fait que la moitié des emplois du verbe graphô dans le Nouveau Testament se rencontre dans la formule : il est écrit. Il est écrit, dans les Psaumes, le livre des Prophètes, dans la Loi, par Moïse…
Il est écrit : rappel, référence, argument, polémique, question, témoignage, autant de circonstances de citer dans le Second testament, le premier, qui ne s’appelait pas encore ainsi. Et par-dessus tout cela, ou sous-jacent à tout cela, l’enjeu de l’interprétation parcourt les écrits des évangélistes, de Paul et d’autres encore. Luc l’a merveilleusement posé en deux courtes questions adressées par Jésus à un légiste pressé de recevoir la vie éternelle : «Dans la Loi qu’est-il écrit ? Comment lis-tu ?»

Quand à l’évangéliste Marc, il met en acte une réponse à la question «comment lis-tu ?» d’une manière aussi magistrale que bouleversante dans le récit de la mort de Jésus, où l’écho du Psaume 22 affirme autant la plongée dans le désespoir de celui qui est le Fils de Dieu, que le paradoxe scandaleux d’un Dieu révélé dans un crucifié.
Les écrits du Nouveau Testament interprètent à nouveau ceux de la tradition juive. Ce qui a été écrit est désormais accompli, ce qui est maintenant écrit ouvre un nouvel espace à la fois en rupture et en continuité ; ce qui est maintenant écrit dessine un monde nouveau.
Mais la citation de la Loi, des prophètes, si elle est pour les évangélistes fidélité renouvelée et vive peut être aussi manipulation, prétexte à des visées quasiment diaboliques que mettent en scène les évangiles de Matthieu et de Luc dans le récit de la tentation de Jésus au désert. Largement délivré, répandu, offert, l’écrit est aussi livré sans autre défense que lui-même et peut devenir l’espace de luttes et de conflits.

Lorsque l’emploi du verbe graphô n’est pas l’introduction d’une citation des écrits antérieurs, lorsque le verbe est à l’actif plutôt qu’au passif, c’est que quelqu’un écrit. L’écrit est toujours communication, mais pas seulement par le biais de la correspondance et des lettres ; il est question dans l’évangile de Jean d’un écriteau placé sur la croix où Jésus est crucifié et Pilate lui-même y a inscrit : “le roi des Juifs”. En dépit de l’ire des chefs des prêtres, Pilate ne reviendra pas sur sa décision : «ce que j’ai écrit, j’ai écrit». L’encre aurait-elle laissé quelques tâches sur ses mains ?

Entrons maintenant dans le domaine des épîtres, des lettres écrites par un auteur identifié ou non, pour des destinataires identifiés ou non.

medium_papyrus_specimen.gifEt d’abord comment écrivait-on au premier siècle ? Le support le plus courant est le papyrus, un roseau fibreux dont la partie interne est découpée en fines tranches, lesquelles tranches sont juxtaposées en deux couches, une verticale et une horizontale, soumises à une forte pression pour former une feuille. Si besoin, les feuilles sont assemblées en rouleau, ou bien en livre appelé codex. Le parchemin est une peau de mouton en général, amollie, raclée et lissée. Si les parchemins les plus anciens retrouvés datent du II°-III° siècles, ce support deviendra prédominant lorsque le papyrus deviendra rare, vers le VII° siècle.

medium_Calame.4.jpgLe calame, servant à écrire est aussi un roseau taillé en pointe et fendu. L’encre est essentiellement obtenue avec la suie de cheminée délayée dans de l’eau de gomme. Les manuscrits grecs du Nouveau Testament qui ont été retrouvés sont des papyrus datés à partir du deuxième siècle.

Le grand épistolier du Nouveau Testament est l’apôtre Paul. Cependant, il semble qu’il écrivait pas lui-même mais dictait à un secrétaire, par exemple Tertius qui écrit la lettre aux Romains, indiquant directement sa participation dans les dernières lignes :
“et moi, Tertius, qui ai écrit cette lettre, je vous envoie mes salutations dans le Seigneur qui nous unit. ”

Paul signale lui-même les passages autographiques dont l’écriture est différente de celle du reste de l’épître :
“voyez ces grandes lettres : je vous écrit de ma main”

assure-t-il aux Galates.
De même, pour la salutation finale de la première épître aux Corinthiens, il prend lui-même le calame, la plume de roseau, en indiquant :
la salutation est de ma main, à moi, Paul.”

Le recours au secrétaire est largement attesté dans l’Antiquité par Cicéron ou Quintilien par exemple, ainsi que l’existence d’un système d’écriture rapide, la sténographie ou tachygraphie, en usage dans le monde latin dès le premier siècle de notre ère.
Il en est de même pour la pseudépigraphie, c’est à dire l’attribution d’un texte à un auteur qui n’est pas celui qui l’a écrit, procédé très courant dans l’Antiquité qui ne soulève aucun scandale et ne donne lieu à aucun procès ! Il en est ainsi pour les épîtres aux Colossiens et aux Ephésiens dont l’écriture par Paul est contestée, ou encore des épîtres dites pastorales, les lettres à Tite et à Timothée dont l’étude démontre le caractère trop tardif pour pouvoir les attribuer à Paul.
Cette utilisation du nom et de la renommée de l’apôtre atteste cependant de son autorité bien après sa disparition. On peut noter que le plus ancien recueil retrouvé des lettres de l’apôtre est un codex, un livre de feuilles de papyrus comportant plus de cent pages et dont la datation est estimée aux environs de l’an 200.

Bien sûr, aucun original d’écrits du Nouveau Testament n’a jamais été retrouvé. Mais de copies en traductions, d’erreurs de copies en difficultés de traduction, de différences de copies en différences de traduction, les écrits, les Ecritures ont pérégriné jusqu’à aujourd’hui, lues, relues, interprétées, interprétées à nouveau. Et à la fin de la plupart des éditions actuelles de la Bible, il y a encore une page blanche …

Dominique HERNANDEZ



L'article qui précède est le texte de l'émission "Un mot de la Bible" Fréquence Protestante 100.7 FM du 18 juin 2005.

(Sur l'écriture dans l'Antiquité, les écrivains, les ateliers de copistes, ...
on lira avec intérêt le livre de Catherine SALLES :
Lire à Rome, Paris : Les Belles Lettres, 1992)

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