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ADAM, l'humain

 adam,pomme d'adam

Illustration de la Bible d'Utrecht (1430)

Le mot Adam est arrivé dans la langue française comme un nom propre, celui du premier homme du livre biblique de la Genèse, et plusieurs expressions font référence à l’épisode du jardin d’Eden. Ainsi, être “en tenue d’Adam” signifie être nu ; ne connaître quelqu’un “ni d’Eve ni d’Adam” veut dire qu’on ne connaît absolument pas cette personne ; quant à “la pomme d’Adam” qui désigne la saillie à l’avant du cou des hommes, elle vient sans nul doute d’un morceau du fruit défendu resté coincé là depuis l’aube des temps ! Pourtant, bien qu’il nous soit parvenu comme un nom propre, le mot adam (prononcer adam’) est un des mots les plus communs de la Bible...

Un mot de la Bible
par Patrice ROLIN...

Homme, voilà un mot de la Bible, commun s'il en est ! 
Il y apparaît plus de 3000 fois dans les traductions françaises.

Un mot générique aussi, dont les trois correspondants en hébreu biblique sont traduits par une vingtaine de termes différents dans les bibles en français.

En hébreu, donc trois mots désignent l'homme : 


-1- Le plus courant :

medium_ish.jpg’îsh désigne l'homme 'mâle', l'époux', le 'mari'
(il apparaît 2013 fois
[+ quelques dizaines de composés]).


 

- 2- Vient ensuite :
medium_adam.jpgadam’ qui signifie 'humain',
l'homme comme humanité, ...

(il apparaît 412 fois).

Parfois (131 fois), la Bible Hébraïque emploie l'expression bèn adam’, littéralement ‘fils d'homme’ pour désigner l'humain en général, ou un homme en particulier du point de vue de son humanité. Nous nous attarderons spécialement sur ce mot adam’.


- 3- Enfin, plus rare, on trouve le mot :
medium_henosh.jpghénosh (39 fois seulement),
qui signifie aussi 'homme',
sa racine est liée au premier mot évoqué, ’îsh.

Le mot hénosh est parfois traduit par mortels, pour désigner les humains dans leur condition d'êtres mortels. Mais c'est souvent une "surtraduction" c'est-à-dire une traduction qui ajoute une dimension interprétative allant au-delà de l'intention de l'auteur.
Il faut cependant quand même signaler que ce mot hénosh a la même racine que hanach qui signifie 'être faible', 'être souffrant' (2 Samuel 12,15 † ; Siracide hb 11,12); d'où hanouch : 'incurable', 'blessure'.
On retrouve cette racine dans la plupart des langues sémitiques anciennes dans des mots qui renvoient à la faiblesse (et/ou à la féminité ...!).
Il ne serait pas étonnant que cette dimension fondamentale de la finitude humaine transparaisse dans un des mots désignant l'homme.

Mais revenons au mot adam’, qui désigne l'humain, l'homme dans son humanité.
Il apparaît pour la première fois dans la Bible, au début du livre de la Genèse, au sixième jour de la création.
Lisons un extrait de ce récit fondateur :

Dieu dit : Faisons l'humain (adam’) à notre image,
selon notre ressemblance,
pour qu'ils dominent sur les poissons de la mer,
sur les oiseaux du ciel, sur le bétail, sur toute la terre
et sur toutes les bestioles qui fourmillent sur la terre.

Dieu créa l'humain (adam’) à son image :
il les créa à l'image de Dieu ;
mâle et femelle
(zakar ou n'qébah)

il les créa.

(Genèse 1,26-27)


Voilà un texte qui mériterait à lui seul plusieurs articles !
Concentrons-nous donc sur le mot 'homme'...

Vous ne l'avez pas lu dans ces versets ?
C'est normal, il n'y est pas car la traduction ci-dessus traduit l'hébreu adam’ par le mot ''humain'.
Quand Dieu dit : Faisons l'adam’ à notre image,
Dieu ne dit pas “Créons monsieur Adam",
il ne dit pas non-plus "Créons les hommes mâles",
non, il dit "Créons l'humanité".
Ceci est d'ailleurs confirmé par le fait qu'alors que le mot adam’ est ici au singulier, la consigne qu'ils dominent sur toute la terre est au pluriel.

Il faut donc bien lire Dieu dit : Faisons l'humain (ou Faisons l'humanité) à notre image.
C'est donc bien toute l'humanité qui est “à l'image de Dieu”.
Quoique signifie cette seconde expression,
une immense question que nous n'aborderons pas aujourd'hui !

Le récit poursuit :

Dieu créa l'humain (adam’ donc l'humanité) à son image.
il les créa à l'image de Dieu ;
-de nouveau un pluriel-

mâle et femelle (zakar ou n'qébah)
il les créa.



zakar ou n'qébah, c'est-à-dire vraiment, littéralement "mâle et femelle", même si, en français, ces qualificatifs conviennent mal à la solennité de ce grand texte !

Là encore on pourrait méditer longtemps sur le lien qu'établit le récit entre cette “image de Dieu” et la réalité “mâle et femelle” de l'humanité créée ... nous laisserons cette intéressante question pour une autre fois.


Le mot adam’, l'humain, l'humanité se retrouve bien sûr ensuite dans le second récit de la création au chapitre 2 et 3 du livre de la Genèse. Lisons quelques versets :

(pour lire le récit complet, cliquer ici)

 

Au jour où le SEIGNEUR Dieu
fit la terre
(èretz) et le ciel,
il n'y avait encore aucun arbuste
de la campagne sur la terre (èretz),
et aucune herbe de la campagne ne poussait encore
car le SEIGNEUR Dieu n'avait pas fait
pleuvoir sur la terre (èretz),
et il n'y avait pas d'humain (adam’)
pour cultiver le sol
(adamah).
Mais un flot montait de la terre (èretz)
et en arrosait toute la surface du sol (adamah).
Le SEIGNEUR Dieu façonna l'humain (adam’)
de la poussière du sol (adamah)...


— de nouveau adam’, l'humain en général,
l'humain générique, pas “monsieur Adam” ! —

... il insuffla dans ses narines un souffle de vie,
et l'humain (adam’) devint un être vivant.
Le SEIGNEUR Dieu planta un jardin en Eden,
du côté de l'est, et il y mit l'humain (adam’) qu'il avait façonné.

(Genèse 2,4-8)


adam’, l'humain, est donc façonné à partir de la poussière du sol.

Or ici, le mot pour ‘sol’ est l'hébreu adamah,
c'est-à-dire un mot qui se présente comme le féminin de adam’.
La adamah c'est le sol, la terre arable que travaille le cultivateur pour en recevoir nourriture, la terre nourricière.
La adamah c'est aussi l'argile que modèle et façonne le potier pour en faire un récipient.
Autant dire qu'en filigrane, adamah a ici la fonction de la terre mère.
adam’, l'humain, est enfant de la terre, adamah !


Un midrash, une de ces histoires rabbiniques qui reprennent en les commentant des passages de la Bible, raconte :

“Pourquoi Dieu ne créa-t-il qu'un seul homme ?

— Un midrash commence souvent par une question,
je vous la pose :
Pourquoi Dieu ne créa-t-il qu'un seul homme ?

— Et le midrash de répondre :
C'est pour nous enseigner l'égalité des êtres humains ;
nul ne peut se dire supérieur aux autres
car nous avons tous un même ancêtre.
C'est aussi pour cela que le corps d'Adam fut fabriqué
avec de l'argile provenant des quatre coins du monde :
nul ne peut prétendre que le monde ou Adam lui appartiennent ;
Adam appartient à tous les hommes au même degré.

————Et encore :

Pour que le Juste ne puisse dire : «je suis fils de Juste»
et l'impie : «je suis fils d'impie»

————Ou bien :

Pour que l'homme ne nargue pas son prochain, disant : «Mon père fut plus grand que le tien.»

————Et encore :

Pour que chacun se sente responsable du monde entier : Puisque le monde fut créé pour un seul homme, quiconque tue un être humain anéantit l'humanité toute entière et quiconque sauve un être humain sauve l'humanité entière.”


— Un midrash propose souvent plusieurs réponses à la question qu'il pose.

Ici, toutes les réponses à la question vont dans le même sens,
et si Adam est considéré comme un individu,
c'est pour mieux récapituler en lui toute l'humanité ;
c'est pour dire que tout humain, tout fils d'Adam, bèn adam’ pour reprendre une expression biblique courante, tout "fils d'homme" donc porte en lui toute l'humanité.



Mais tout cela n'épuise pas encore la richesse du mot adam’.
En effet, il dérive d'une racine qui renvoie à la couleur 'rouge' : En hébreu, adom’ signifie 'être rouge' ; adôm’ signifie 'rouge' ou 'roux' ; d'où le mot dam’ qui signifie le 'sang' ; d'où peut-être aussi le mot adamah , le 'sol' dont nous venons de parler, la terre à poteries à cause de sa couleur parfois rougeâtre.


C'est à cette étymologie qu'il est fait allusion dans le magnifique film de Radu Mihaileanu, “Va, vis et devient”.

Dans ce film, le héros Schlomo, un jeune Ethiopien se faisant passer pour un Falacha (un juif éthiopien noir) veut prouver la valeur de sa judaïté.
Il décide de participer à une controverse théologique publique. La question du jour est : Quelle était la couleur d'Adam ?

L'adversaire de Schlomo dans ce débat parle le premier ; il tente de démontrer qu'Adam était blanc.

Puis vient le tour de Schlomo,
et le voilà qui commence à parler :
——«Adam était rouge.
—stupeur et ricanements dans l'assistance—
——«Adam était rouge ...
—reprend-il—
——«... Adam, adom, 'être rouge', ...
————... adôm, 'rouge', ...
—————... dam, le sang est rouge ...
——————... Adam était rouge.»


Après un long silence d'étonnement, des applaudissements d'abord timides, puis une ovation générale.

Adam, n'était donc ni noir comme Schlomo, ni blanc comme son débateur, mais rouge !
L'humain au-delà des différences entre humains.

Cette très belle scène utilise donc l'étymologie du mot adam’ dans le même sens universaliste que le midrash de tout à l'heure qui évoquait la adamah, l'argile des quatre coins de la terre dont fut créé Adam.


Poursuivons encore quelques versets la lecture du chapitre 2 :

Le SEIGNEUR Dieu forma une femme (ishah)
du côté (tsèla‘) qu'il avait pris à l'humain (adam’),
et il l'amena vers l'humain (adam’
).


L'humain (adam’) dit :
Cette fois c'est l'os de mes os, la chair de ma chair.
Celle-ci, on l'appellera « femme » (ishah),
car c'est de l'homme (‘îsh ) qu'elle a été prise.

(Genèse 2,22-23)



Voilà qu'Adam se met à faire de l'étymologie !
Mais une étymologie qui n'est pas immédiatement évidente pour qui lit le texte en français comme nous le faisons.
Une étymologie qui plus est, ne semble pas convaincre les linguistes contemporains !
Essayons tout de même de comprendre l'étymologie populaire
que le récit de la Genèse met dans la bouche d'Adam.

L'humain — adam’— dit :
Cette fois c'est l'os de mes os, la chair de ma chair.
Celle-ci, on l'appellera « femme »— ishah—,
car c'est de l'homme — ‘îsh— qu'elle a été prise.



Ainsi, pour Adam, la femme s'appellerait 'femme', ishah en hébreu, parce qu'elle a été tirée de l'homme, ‘îsh en hébreu ; c'est le premier mot dont nous avons rapidement parlé.
Ainsi la femme serait donc un dérivé féminin de l'homme, comme l'indique la terminaison ah, qui en hébreu indique le féminin : ‘îsh, l'homme ; ishah, la femme.

Cependant, en y regardant de plus près,
le récit ne dit pas tout-à-fait cela.
En effet, depuis le début, et jusqu'au début du verset 23 inclus, l'humain est désigné par le mot adam’, dont nous avons dit qu'il était un mot générique pour désigner l'humanité.
Plus tôt dans le récit, Dieu avait constaté qu'il n'était pas bon que l'humain, l'adam’, soit seul.
Et voici qu'à partir d'un côté de l'humain, on peut en effet traduire ainsi, 'côte' et 'côté', c'est le même mot en hébreu, à partir d'un côté de l'humain donc, à partir d'un côté de l'adam’, Dieu crée une femme, ishah.

Or, ce n'est que quand ishah, la femme, est présentée à l'humain, adam’, que celui-ce se découvre, ‘îsh homme mâle.
Avant, dans le récit, il ne s'agissait que d'une humanité générique et indistincte, une humanité dans laquelle, faute de différences, il n'y avait pas de relations possibles, et donc seulement de la solitude.
Dans le texte de la Genèse, adam’, l'humain générique apparaît d'abord, puis ishah, la femme ; une femme qui par son altérité permet à l'homme, ‘îsh, de naître à lui-même.

Il n'est donc pas si sûr que l'homme ait été créé en premier, ni que la femme soit tirée de l'homme ! Une autre lecture de ce mythe fondateur est en tout cas possible.

——On ne naît pas humain,
————on ne naît pas homme ou femme,
——————
on le devient dans la relation à l'autre.

Patrice ROLIN

 —oOOOo—

L'article qui précède est le texte de l'émission
"Un mot de la Bible" Fréquence Protestante 100.7 FM
du 2 septembre 2006.

—oOOOo—

En lien avec cette article, lire les notes :
• 
 ANTHRÔPOS, l'humain

•  ANÊR, l'homme mâle

—oOOOo—

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vous serez intéressé par nos ouvrages collectifs

L'hébreu que vous parlez sans le savoir

&

Le grec que vous parlez sans le savoir


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