23 août 2006

Un psaume d'action de grâce : le psaume 104

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On évoque parfois l'opposition entre prière et action.
Prier ne serait pas agir.
Et pourtant, il existe parmi les nombreuses manières de prier
un type de prière qui s'appelle “action” : l'action de grâce.
Qu'est-ce que l'action de grâce ?


par Jean-Pierre STERNBERGER



L'action de grâce n'est pas tout à fait synonyme de louange. La louange chante Dieu pour ce qu'il est. C'est le chant des séraphym, ces êtres de feu que le prophète Esaïe dit avoir rencontré dans le temple de Jérusalem. Jours et nuits, ils proclament “Saint Saint Saint est YHWH”. Dieu est saint, il est Dieu, il n'y a pas d'autre dieu. Voilà la louange. L'action de grâce, c'est rendre grâce, dire la grâce qui nous est faite, c'est la reconnaissance de l'action de Dieu pour le monde, pour nous, pour moi. Et cette reconnaissance elle-même est action, action de Dieu. La présence de l'esprit de Dieu dans le monde est reconnue par celui ou celle qui vit la présence de Dieu en lui, en elle. Si la louange dit Dieu pour ce qu'il est. L'action de grâce dit Dieu en relation avec le monde.

Je vous propose de le découvrir, de le redécouvrir, de le reconnaître au travers de la prière du psaume 104 dans la Bible.

Peut-être connaissez-vous la chanson de G.D. Weiss et B. Thiele “What a wonderfull World” reprise notamment par Louis Amstrong. Dans un enregistrement, ce dernier se sent contraint d'expliquer pourquoi malgré pollution et famines, il se croit autorisé à chanter que “le monde est merveilleux”. Cette même question était posée par le film “Good Morning Vietnam” qui reprenait cette chanson sur des images de guerres. Comment ne pas éprouver l'opposition entre l'émerveillement devant la beauté de la planète et les inquiétudes que suscitent le développement des activités humaines ? Comment chanter un monde merveilleux quand nous sont prédits à longueur de jour réchauffement de la planète, chômage, épuisement des énergies fossiles, périls intégristes et autres apocalypses ?
Je note la question. Je ne l'oublie pas.

Lisons quand même le psaume 104 ,
reconnaissance de l'action de Dieu dans le monde :

A pleine gorge, que je bénisse YHWH !
YHWH, mon Dieu, tu es très grand,
tu es revêtu d'éclat et de magnificence !

Il s'enveloppe de lumière comme d'un manteau ;
il déploie le ciel comme une toile.
Il fixe sur les eaux ses chambres à l'étage,
il prend les nuages pour char,
il s'avance sur les ailes du vent.
Il fait des vents ses messagers,
le feu flamboyant est à son service ;
il fonde la terre sur ses bases,
jamais, jamais elle ne vacillera.

Tu l'avais couverte de l'abîme comme d'un vêtement,
les eaux se tenaient sur les montagnes ;
elles fuient quand tu les rabroues,
elles se précipitent au bruit de ton tonnerre :
elles montent dans les montagnes,
descendent dans les vallées,
vers le lieu que tu leur as assigné.
Tu as posé une limite qu'elles ne doivent pas passer,
afin qu'elles ne reviennent pas couvrir la terre.
Il conduit les sources dans des torrents
qui coulent entre les montagnes.
Elles font boire tous les animaux des champs ;
les ânes sauvages y étanchent leur soif.
Les oiseaux du ciel demeurent près d'elles
et font entendre leur voix parmi le feuillage.

De ses chambres à l'étage il arrose les montagnes ;
la terre est rassasiée du fruit de tes oeuvres.
Il fait pousser l'herbe pour les bêtes,
et les plantes que l'homme cultive,
pour tirer le pain de la terre,
le vin qui réjouit le coeur de l'homme,
faisant plus que l'huile resplendir son visage,
et le pain qui soutient le coeur de l'homme.
Les arbres du YHWH sont rassasiés,
les cèdres du Liban, qu'il a plantés.
C'est là que les oiseaux font leurs nids ;
la cigogne a sa demeure dans les cyprès,
les montagnes élevées sont pour les bouquetins,
les rocs sont l'abri des damans,

Il a fait la lune pour marquer les rencontres festives ;
le soleil sait quand il doit se coucher.
Tu amènes les ténèbres, et c'est la nuit
où tous les animaux de la forêt se mettent à fourmiller ;
les jeunes lions rugissent après leur proie :
ils demandent à Dieu leur nourriture.
Le soleil se lève : Ils se retirent
et se couchent dans leurs tanières.
L'homme sort pour se rendre à son ouvrage
et à son travail, jusqu'au soir.

Que tes oeuvres sont nombreuses, YHWH !
Tu les as toutes faites avec sagesse ;
la terre est remplie de tout ce que tu as produit.
Voici la grande et vaste mer :
là fourmillent sans nombre
des animaux petits et grands ;
là se déplacent les bateaux
et Léviathan, que tu as façonné pour jouer avec lui.
Eux tous mettent leur espoir en toi,
pour que tu leur donnes leur nourriture en son temps.
Tu la leur donnes, et ils la recueillent ;
tu ouvres ta main, et ils sont rassasiés de biens ;
tu te détournes : ils sont saisis d'épouvante ;
tu leur retires le souffle : ils périssent
et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés,
et tu renouvelles la terre.

Que la gloire du YHWH subsiste toujours !
Que YHWH se réjouisse de ses oeuvres !
Il regarde la terre, et elle frissonne ;
il touche les montagnes, et elles fument.
Je chanterai pour YHWH tant que je vivrai,
je chanterai pour mon Dieu tant que j'existerai.
Que ma requête lui soit douce !
Moi, je veux me réjouir dans YHWH.
Que les pécheurs disparaissent de la terre,
et que les méchants ne soient plus !
Que je bénisse YHWH !
Louez YHWH (Yah) !


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Je souligne trois aspects de ce texte :

• Dieu apparaît comme un être céleste, et lumineux : revêtu de lumière, il déploie le ciel, il prend les nuages pour char, il va sur les ailes du vent, il arrose les montagnes et leur donne la pluie, il a fait la lune ... Au-delà de la forme poétique, l'auteur conçoit son dieu comme un dieu du ciel. Or, dans un monde qui ignore le vol humain, concevoir Dieu comme un dieu du ciel, c'est penser qu'il est inaccessible mais inaccessible pour tout le monde. Nous sommes tous à égalité devant ou plutôt “sous” un dieu que nous ne connaissons pas directement mais au travers des effets de son action, à savoir la création.

• Le motif de l'eau qui est comme le fil conducteur de ce poème. Il concerne le ciel mais un ciel qui n'est pas une étendue d'azur infinie mais un ciel de nuages riches d'averses en préparation. Le poème se poursuit avec l'évocation de l'eau de la pluie, de celle des rivières, des animaux et les plantes qui dépendent de cette eau, et enfin de la mer, des animaux et des monstres qui y vivent, des bateaux qui la sillonnent ...

• Le caractère universel de ce texte qui aurait pu être écrit par un musulman, un chrétien, un mazdéen, un philosophe grec ... Rien ne renvoie dans ce texte à la spécificité de la foi d'Israël :
on n'y parle ni de Moïse, ni d'Abraham, ni de Jérusalem, ni de la Loi ...
Du coup, on n'a pas manqué de le rapprocher d'autres textes de l'Antiquité comme de cet hymne égyptien au dieu soleil, Ré.
En voici deux extraits.

“Tu apparais, splendide à l'horizon du ciel
Toi le soleil vivant, qui fus le premier à vivre.
Tu te lèves à l'horizon d'Orient.
Tu rempli tout pays de ta beauté.
Tu es beau.
Tu es grand.
Tu resplendis très haut au-dessus de tout pays.
Tes rayons embrasent tous les pays,
tout ce que tu as fait jusqu'à l'extrémité la plus éloignée,
Tu la domptes pour ton fils bien aimé.
Tu es bien loin, mais tes rayons sont sur la terre.
Tu es face aux hommes, mais on ne voit pas ton chemin.
[...]
Quand tu te couches à l'horizon d'Occident,
la terre est plongée dans les ténèbres
aussi profondes que la mort.
Les hommes dorment dans leurs chambres,
la tête bien couverte.
Nul oeil n'en voit un autre.
On pourrait leur voler tout ce qu'ils ont sous leurs têtes
sans qu'ils s'en aperçoivent.
Tous les lions sortent de leurs tanières.
Tous les serpents se mettent à mordre.
Les ténèbres ...
La terre est plongée dans le silence
quand le créateur est allé se reposer dans son horizon .”

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Malgré des différences substantielles (on peut avec profit se livrer à un exercice de comparaison entre le texte biblique et le texte égyptien), on retiendra que ces deux poèmes s'adressent au dieu en tant qu'être en relation avec le monde. Ce sont, tirés de deux univers religieux voisins mais différents, deux poèmes d'action de grâce.

Alors notre psaume 104, texte juif ou texte universel ? Texte juif ou reprise d'un texte égyptien ?
La spécificité de la prière et notamment de la prière d'action de grâce est son caractère universel.
La prière n'a pas été inventée par la Bible. Toutes les grandes religions connaissent des formes de prière et souvent le début de la prière se trouve dans l'action de grâce qui est contemplation du monde, étonnement, reconnaissance. L'être humain est reconnaissant d'être en vie. Il prend conscience de ne s'être pas fait tout seul. Il se reçoit comme un cadeau. Sa vie, la vie n'a pas de prix parce qu'elle est gratuite, gracieuse, grâce. La vie qu'il éprouve dans son corps est aussi la force qui remplit le monde. Jusque dans les coins les plus improbables de la planète, il peut en constater la présence et pas seulement le constater d'un regard froid et extérieur, comme un huissier qui noterait tout cela dans ses dossiers, mais le constater comme un être vivant. Ce qui l'anime, ce qui le fait exister est partout tout autour de lui, souvent menacée, étonnamment ingénieuse, incroyablement forte.

Peut-être est-ce aussi cela la grâce et l'action de grâce.

Un des risques de l'action de grâce, cette prière qui dit Dieu dans sa relation avec le monde, c'est peut être de concevoir Dieu sous un angle panthéiste, de croire que le monde est Dieu, que le créateur est la créature, c'est s'arrêter en chemin et ne pas aller au delà du sensible
Nous croisons alors à nouveau notre question du départ, celle qui retenait Louis Amstrong. Peut-on aujourd'hui chanter ce monde quand il est mis en péril du fait de l'action des hommes ? Le monothéisme, la foi dans le dieu créateur invoque une instance au delà du créé, au delà du réel. Du coup ce monothéisme n'a-t-il pas facilité plus encore l'exploitation préjudiciable du monde jusqu'à le conduire à sa ruine. Quand l'arbre était sacré, personne ne s'attaquait aux arbres. Quand l'arbre devint créature, il ne fut qu'un objet produit par un être sacré. Il n'était plus lui-même tabou. Les moines, on le sait, furent de grands défricheurs.
Mais penser le monde comme création c'est penser le monde non comme dieu mais en lien avec Dieu. Le croyant se vit comme responsable de la gestion de la création devant de qu'il y a de plus sacré pour lui, Dieu. Au cours de cet exercice spirituel qu'est l'action de grâce, un exercice qui vise à renouveler les capacités d'étonnement, d'admiration devant l'univers, la prière d'action de grâce ne se limite pas à une pensée ou à un discours sur la création. Celui qui rend grâce pour le monde se perçoit lui-même comme faisant partie du monde.
Il sait alors que le monde est “wonderfull”, littéralement ‘rempli de miracles’, d'événement significatifs, de sens.


Jean-Pierre STERNBERGER


L'article qui précède est le texte de l'émission "Cycle Biblique" Fréquence Protestante 100.7 FM du 18 août 2006.

19:10 Publié dans Miettes de CRAB | Lien permanent