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Jésus et Nicodème, ou la promesse d'une reconnaissance mutuelle

medium_21_lindegarrd_de_la_terre_et_du_ciel.4.jpgNicodème est un personnage étonnant
qui n'apparaît pour le Nouveau Testament que dans l'évangile de Jean :
au chapitre 3 (la célèbre entrevue) mais aussi au chapitre 7 et au chapitre 19.



————(Henri Lindegaard, De la terre au ciel)

Au chapitre 7,
il prend la défense de Jésus
face à un groupe de pharisiens hostiles :

Nicodème, qui était venu le trouver précédemment et qui était l'un d'entre eux, leur dit :
« Notre loi juge-t-elle un homme sans qu'on l'ait d'abord entendu et qu'on sache ce qu'il fait ?»
Ils lui répondirent :
« Serais-tu de Galilée, toi aussi ? Cherche bien,
et tu verras qu'aucun prophète ne vient de Galilée.
»” ———————————————————————(Jean 7,50-52)


Le chapitre 19le décrit aux côtés de Joseph d'Arimathée lors le mise au tombeau de Jésus :

Nicodème, qui était d'abord venu le trouver de nuit,
vint aussi en apportant un mélange d'environ cent livres de myrrhe et d'aloès. Ils prirent donc le corps de Jésus
et le lièrent de bandelettes, avec les aromates,
comme les Juifs ont coutume d'ensevelir.
———————————————————————(Jean 19,39-40)

Le nom Nicodème est d'origine grecque. On le trouve sous le calame d'auteurs grecs comme Démocrite (549,23) ou Eschine d'Athènes (24,30) ... C'est aussi le synonyme de Nicolas, nom d'un ressortissant d'Antioche converti au Judaïsme (Actes 6,5). Nicodème est décrit comme un homme issu des rangs des Pharisiens, mouvement juif caractérisé par sa piété. Le texte grec de l'évangile ne permet pas de préciser s'il était toujours pharisien, ce que semble indiquer le rapprochement avec Jean 7,48 et 50, ou s'il avait rompu avec ce mouvement ce qu'on pourrait défendre en rapprochant la formulation de Jean 3,1 et celle de Jean 6,60 concernant des disciples qui quittent Jésus. Qu'il soit encore pharisien ou qu'il l'ait été, il porte un nom païen qui ne peut que surprendre le lecteur s'agissant d'un (ex-) juif militant.

Autre étonnement :
Nicodème est appelé par Jésus “l'enseignant d'Israël” (Jean 3,10). L'appellation est si surprenante que la plupart des traductions en français se sont empressées de la banaliser en omettant de traduire l'article grec tout à fait significatif. On lit ainsi généralement “tu es un enseignant en Israël”, ce qui en français sonne comme “tu es un instituteur dans le XXème”. Or Jésus salue ainsi Nicodème comme le maître à penser de sa génération en Israël. On s'étonne du coup de ne pas trouver sa trace dans la littérature juive contemporaine de l'événement raconté (Qoumran, Philon d'Alexandrie) ou relative à cette période (Flavius Josèphe et la Mishna). A titre de parallèle littéraire, on peut citer l'Homélie pseudo clémentine (5,18), écrit chrétien du IIème siècle, qui parle de Socrate en des termes similaires, “l'enseignant de la Grèce” .
Le seul personnage qui à cette époque pourrait se voir attribuer un tel titre est Raban Gamaliel HaZakèn, qui n'apparaît pas comme tel dans l'évangile de Jean mais dont le Talmud et les Actes des Apôtres soulignent la grande piété (selon Actes 22,3 , il est le maître de Saul avant que ce dernier ne devienne Paul) et l'ouverture d'esprit : en Actes Ac 5,34, son intervention permet la libération des apôtres emprisonnés, alors que le Talmud lui attribue un adoucissement de la législation relative aux femmes répudiées. Avec Simon (Luc 7,36-50, un nom extrêmement courant à l'époque) et Saul/Paul, Gamaliel et Nicodème sont les seuls pharisiens du Nouveau Testament que nous connaissions par leur nom. Or ces deux derniers ont également en commun le même profil d'homme croyant, savant et ouvert. C'est à se demander si le personnage historique de Gamaliel n'a pas servi de modèle à l'auteur de l'Évangile de Jean pour nous dresser le portrait de Nicodème, un nom qui signifie “vainqueur du peuple” et sonne comme un pseudonyme pour celui qui ose affronter l'opinion commune.

Le caractère discret, presque clandestin de la visite de Nicodème à Jésus en Jean 3, semble aller dans le sens de la pseudonymie. Dans l'évangile de Jean, la nuit est une circonstance connotée négativement. Elle est le temps où nul ne peut travailler (Jean 9,4). On y trébuche (Jean 11,10). C'est à la tombée de la nuit que Judas trahit Jésus (Jean 13,30). Même après la résurrection, le travail de nuit des disciples ne rapporte aucun poisson (Jean 21,3). En règle général, le motif de la nuit relève donc de l'opposition caractéristique lumière/ténèbres.
La visite nocturne de Nicodème fait exception, prenant un autre sens comme son intervention, vespérale sinon nocturne, pour embaumer le corps de Jésus (Jean 19, voir plus haut). Nicodème est un homme de l'ombre, qui ne se déclare pas disciple mais honore le crucifié. Il est aussi le seul non-disciple de l'évangile de Jean à saluer Jésus du titre de “Rabbi”.

Or, on le sait, l'évangile de Jean présente parfois des accents extrêmement polémiques envers ceux qu'il appelle les “Juifs”, comme si Jésus et ses disciples relevaient d'une autre religion. Nicodème fait exception. C'est une figure attachante, qui reconnaît en disant “nous” que Jésus est “un enseignant venu de Dieu”. C'est aussi un homme que Jésus salue comme “l'enseignant d'Israël”. Au nom de qui, Nicodème parle-t-il ? des pharisiens ? Est-il le porte-parole d'un autre groupe auquel Jésus fait allusion en Jean 10,16 ?
Personnellement, je serais enclin à y voir comme un écho de l'extrême considération qu'en dépit de la douloureuse rupture entre pharisiens et chrétiens à la suite du soulèvement de 66-70, des milieux chrétiens nourrissaient encore à la fin du siècle envers Gamaliel, le grand théologien pharisien. Certes, comme tous les hommes, il lui faut naître d'en haut pour entrer dans le Royaume. Mais comme aucun disciple n'a su le faire, il est l'un des derniers à honorer la personne de Jésus. Il apporte les aromates (Jean 19,39) ce qui le rapproche du personnage de Marie (Jean 11,2 ; 12,3-7), chez laquelle beaucoup de Juifs avaient mis leur foi en Jésus (Jean 11,45). Le récit de la rencontre de Jésus et de Nicodème est comme l'expression de la possible reconnaissance mutuelle entre juifs et chrétiens.

Le vent souffle où il veut(Jean 3,8)

Jean-Pierre STERNBERGER

Bibliographie —————————————————————————
RENOUARD Christine, « Le personnage de Nicodème comme figure de nouvelle naissance », dans Études Théologiques et Religieuses, 79.4/2004

—oOOOo—
En lien avec cet article, lire la note suivante :
 Nicodème par Christine Prieto

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