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Témoin - Martyr

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(Martin Luther King présentant son livre "Why we can't wait" en juin 1964)

On reconnaît dans l’histoire et dans la société, des personnes qui incarnent de manière particulière idéaux et valeurs supérieurs. Ce sont des personnes qui, par leur manière de vivre, attestent la supériorité des causes qu’elles défendent, parfois au prix de leur vie. Ces ‘témoins’ sont communément cités comme des personnages ‘exemplaires’. Et les noms viennent facilement à l’esprit : Jean Monet, Mère Thérésa de Calcutta, Martin Luther King Jr, le Mahatma Ghandi, Dietrich Bonhoeffer, Nelson Mandela, et d’autres encore. 

Mais que signifie le terme de ‘témoin’ dans les Ecritures ?

Un mot de la Bible, le mot ‘témoin’ ...
par Philippe KABONGO-MBAYA

La Bible hébraïque (BH) utilise le mot ‘éd pour dire ‘témoin’ ; et le Nouveau Testament (NT) emploi le vocable grec de marturos, qui a donné le mot français de ‘martyr’. On voit dès ici une sorte de connivence entre ‘témoin’ et ‘martyr’, comme si le fait de témoigner faisait courir des graves risques à la vie, l’exposant éventuellement à une fin tragique.
Un regard même rapide sur l’usage du terme ‘témoin’ dans la Bible montre, en effet, une distance considérable avec l’emploi courant du mot ‘témoin’ dans les milieux d’Eglises. Outre la valeur héroïque que l’on salue chez certains personnages, eu égard à la dimension exceptionnelle de leur engagement déjà évoquée, le terme ‘témoin’ a très souvent un sens simpliste d’exemplarité. On entend des homélies et des sermons qui exhortent à être ‘témoin’ de l’Evangile, de la foi, de l’amour, et d’autres vertus jugées chrétiennes. Etre ‘témoin’ dans ce sens se confond avec le fait d’avoir une existence ‘modèle’ en matière de foi et de morale. Il y a là une ‘moralisation’ de la notion de ‘témoin’ qui est difficilement justifiable du point de vue des Ecritures.

Dans la Bible Hébraïque, la perspective dominante s’agissant du mot ‘témoin’ renvoie au contexte juridique. Un témoin est celui ou celle qui a vu un événement, qui a assisté à un contrat ou à un acte juridique : achat, vente, engagement, etc. Esaïe 8,2 (Jérémie 32,10.12.25.44 ; Ruth 4, 9s) Dans ce sens, il peut, le cas échéant, attester ce fait aux autres , ou rendre compte devant une instance de ce qu’il a vu, de ce à quoi il a assisté (Exode.20,16 ; 23,1 ; Lévitique 5,1 ; Deutéronome 17,6 ; 1 Rois 21,13 ; Ps 35,11). Le ‘témoin’ peut être accusateur (Deutéronome 4,26 ; Daniel 13,21) mais il peut être aussi défenseur (Esaïe 43,9 ; Malachie 2,12). L’emploi de terme de ‘témoin’ concerne aussi bien l’être humain que Dieu. Cette perspective juridique et judiciaire s’observe clairement à propos de l’exécution capitale ; elle requérait au moins deux témoins ( ainsi Nb 35,30 ; Deutéronome 17,6 ; 1 Rois 21,10-13), et c’était à eux que revenait la charge de jetter la première pierre au moment de la lapidation de la personne condamnée, comme on le voit au Deutéronome 17,7.

Le Nouveau Testament garde globalement ce sens juridique ; mais il le radicalise par une valorisation théologique plus importante. Le terme de martus apparaît environ 35 fois dans le NT. Il s’agit toujours de ‘témoin’ oculaire, ou auriculaire : il a vu ou entendu quelque chose sur quoi repose son témoignage lors d’un procès (Matthieu 18,16 ; Marc 14,63 ; Actes 6,13 ; 2 Corinthiens 1,23 ; Hébreux 10,28). Mais dans le NT, cette compréhension juridique, héritée de la BH, soutient particulièrement un développement christologique notable. On est ‘témoin’ ici d’abord de la vie et de l’œuvre de Jésus ; mieux encore, et plus précisement, c’est de la mort et de la résurrection de Jésus dont est ‘témoin’. A cet encrage christocentrique, s’ajoute un ensemble des passages où le mot ‘témoin’ concerne le salut. On est et peut être ‘témoin’ du salut , comme s’il s’agissait d’un événement ‘historique’ dont on pourrait rendre compte à l’occasion d’un jugement.

Reprenons à présent ces deux ensembles, ‘témoin’ de Jésus-Christ et ‘témoin’ du salut, et voyons leurs références et interférences dans la Bible.

‘Témoin’ de la personne et de l’œuvre de Jésus. Pour l’ensemble du NT, cet usage du terme ‘témoin’ est principalement le fait de Luc, auteur de l’Evangile qui porte son nom et du livre des Actes des Apôtres. Luc garde la définition de ‘témoin’ comme quelqu’un qui a vu et entendu, lui-même, ce dont il témoigne. Son témoignage porte ainsi sur des faits ‘objectifs’, attestables historiquement (Luc 24,48 ; Actes 1,8 déjà cité). Pour Luc, s’agissant de Jésus, les ‘témoins’ au sens fort du terme sont les apôtres. Jésus lui-même leur a conféré ce rôle et appellé à cette vocation, (Luc 24,42 ; Actes,8). D’autres passages montrent que c’est Dieu qui mandate les apôtres comme ‘témoins’ de Jésus (Actes 1,22 ; 5,32 ; 10,41 ; 26,16).

Il y a ensuite le témoignage rendu au salut en Jésus-Christ. L’essentiel de l’emploi du mot ‘témoin’ chez Luc vise la résurrection du Seigneur et le bouleversement qu’elle a provoqué dans la vie des disciples. L’objet du témoignage a une portée étendue. Le terme suggère une sorte de déplacement de la qualité de ‘témoin’ et de superposition de ses significations. Si chez Luc le ‘témoin’ reste toujours oculaire ou auriculaire (Actes 10,39 ; 13,31), ce sens n’est pas exclusif. Luc montre que l’on peut être aussi existentiellement ‘témoin’ du salut apporté par la vie, la passion, la mort et la résurrection de Jésus (Actes 5, 30 ; 10,39-42). Nous trouvons cette conviction dans toute sa dimension chez Paul : sans la résurrection du Seigneur, la prédication des apôtres aurait été nulle (1 Corinthiens 15,15). On voit bien comment cette perspective qui relève de l’appropriation d’un événement fondateur dépasse et déplace la simple qualité de ‘témoin’ d’un fait événementiel qui pourrait ordinairement se vérifier de manière extérieure.

Dans Actes 22, Luc rapporte une prédication Paul. Dans ce message Paul présente un témoignage sur son propre parcours de vie. Il parle à la première personne du singulier. A partir du verset 18, Paul évoque une vision de Jésus qu’il a eu au Temple à Jérusalem et son dialogue avec lui. Dans ce dialogue, Paul dit à Jésus comment, lui Paul, a été persécuteur des chrétiens et sa participation à la mise à mort d’Etienne. Et il fait cet son aveu :

“… lorsque le sang d’Etienne, ton témoin,
a été répandu,
moi aussi j’étais là…”

Ce passage est surprenant. Ni Etienne ni Paul n’ont connu Jésus de son vivant ; ils n’ont pas été à fortiori ses disciples. A l’exécution d’Etienne, celui-là même que la tradition considère comme le premier ‘martyr’, Paul, nous venons de le voir, était là et avait pris part aux faits. Il était donc ‘témoin’ oculaire de cette mise à mort d’Etienne, exécuté à cause et pour la cause de Jésus. Ce qui est frappant dans ce discours de Paul que Luc rapporte, c’est comment la cause pour laquelle Etienne a été mis à mort introduit Paul dans une relation personnelle immédiate, une manière de contemporanéïté, avec la mise à mort même de Jésus. Car derrière la narration de l’exécution d’Etienne, en réalité Luc esquisse en surimpression la trame de la mise à mort de Jésus. ‘Témoin’ engagé du ‘martyr’ d’Etienne, Paul fait d’Etienne un ‘témoin’ de Jésus, au même titre que les disciples et apôtres qui avaient vécu avec Jésus et assisté à sa crucifixion. C’est par ce procédé narratif interprétatif, lié à l’appropriation de l’événement du salut, que Luc, cette fois-ci, fait de Paul un ‘témoin’, et donc un apôtre du même rang que les Douze (Actes 22,15 ; 26,16). Cette superposition des temps et ce dédoublement des rôles montrent en somme de quelle manière le fait d’être ‘témoin’ du salut en Christ rend ‘témoin’ de la vie et de la mort de Jésus et y renvoie !

Ce croisement de la perspective de ‘témoin’ du salut avec celle de ‘témoin’ oculaire des événements fondateurs du même salut reste significatif. En effet, si nous revenons à la notion de ‘témoin’ dans un procès, nous voyons bien comment la dimension juridique, voire judiciaire, est réinvestie par le mouvement de la proclamation du Christ dans une perspective résolument théologique.

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(Scène de martyre. Mosaïque, 2ème siècle Musée d'art romain de El-Djem, Tunisie)


Dans la Bible Hébraïque, c’est Dieu lui-même qui , souvent, convoque les humains comme juges ou ‘témoins à charge’ contre la conduite de son peuple. A cet égard, le passage d’Esaïe 5, 3 et suivants présente la plainte de Dieu devant la stérilité de sa vigne : passage saisissant pour visualiser le procès entre Dieu et Israël. Dans Jérémie 6,10, Dieu s’écrie :

“Qui écoutera mes paroles,
[qui écoutera] mes attestations ?”

Face à l’obstination d’Israël en faveur de ce qui est mal et son acharnement dans le mal, Jérémie nous présente un Dieu sans ‘témoins’, sans ‘juges’, disposés à recueillir sa déposition dans le procès avec Israël. Mais ce Dieu n’est pas seulement ‘sans témoin’. Son cri , en soi, est déjà une déposition contre cette situation d’absence de ‘témoin’. Le Dieu des prophètes est un Dieu qui proteste et réclame un juste jugement dans son différend avec son peuple. Or, c’est finalement cette même logique qui semble articuler le grand récit de la personne et de l’œuvre Jésus comme une relecture théologique d’un incroyable contentieux entre Dieu et les hommes.

Dans le Nouveau Testament, Jésus nous est présenté comme un grand ‘témoin’ de Dieu. Le témoignage qu’il rend à Dieu engendre le conflit que l’on sait. ‘Témoin défenseur’ de Dieu, Jésus a été perçu, en particulier dans l’Evangile de Jean, comme ‘témoin accusateur’ des chefs d’Israël et, c’est l’aggravation tragique de cette ambiguïté qui lui sera fatale. Récusé comme ‘témoin défenseur’ de Dieu, décrié comme ‘témoin accusateur’ des responsables d’Israël, Jésus ne sera plus , pour l’autorité juive de l’époque, qu’un ‘blasphémateur’ à éliminer par une parodie de procès ! On peut alors comprendre qu’à partir de ce moment, les disciples de Jésus vont, non pas tant prendre la relève de leur Maître, mais exiger en quelque sorte la poursuite du procès. Sous cet angle, cette parole du Seigneur reçoit un éclairage saisissant :

«Vous serez mes témoins à Jérusalem …» (Actes 1,8)

Ainsi, par leur activité et leur engagement, les disciples auraient-ils cherché à prouver l’injustice du jugement en vertu duquel Jésus avait été mis à mort. Dans les Actes, Luc décrit comment toute l’énergie des disciples et des apôtres a été mobilisée par cette recherche tenace de revision de procès de Jésus devant Dieu et devant le monde. On pourrait même comprendre l’affirmation de la résurrection de Jésus comme étant le moment où, dans cette intrigue, Christ a fait appel ; un appel rejeté par les hommes, mais accepté et validé par Dieu. Et dans l’attente du jugement dernier, les disciples et les amis du Christ confessent, à l’instar du visionnaire de l’Apocalypse, que Jésus-Christ demeure le ‘Témoin fidèle de Dieu’ (Apocalypse 2,13).

Témoins du ‘Témoin fidèle’, les chrétiens sont cependant appelés à porter un témoignage atypique. Dans le procès qui est fait au Christ, les chrétiens ne sont pas les avocats de Jésus, ni de son Evangile. Ils ne prennent pas le public pour instance : ils ne considèrent pas ce public comme leur véritable juge. S’ils le faisaient, ils endosseraient le rôle d’avocat et, un avocat défend son client moyennant rémunération. Le ‘témoin’ du Christ n’est nullement un défenseur de Jésus. Le témoignage ici est au fond un discours indirect. Devant l’instance où Christ est convoqué en procès, le ‘témoin’ chrétien s’adresse en réalité à son seul et unique juge, à savoir le Dieu de Jésus-Christ ! Son témoignage est donc fondamentalement une confession de foi, une manière de s’en remettre à Dieu, en dernière instance. Le ‘témoin’ chrétien n’ ‘arrange’ pas son discours en fonction des intérêts en présence. C’est pour cette raison que le ‘témoin’ chrétien peut devenir ‘martyr’. Il exigera toujours que le procès reste ouvert partout où le Dieu de Jésus-Christ est mis en jugement. Cette conduite peut avoir la forme radicale d’une protestation sans compromission, qui réclame qu’aujourd’hui encore la justice soit rendue à Dieu, en tous les lieux où, partout sur la terre, l’humanité de Dieu est malmenée , exposée à la mort. Cela intègre également tous les lieux où la beauté de Dieu, en celle de la nature, est saccagée ou menacée par tant d’égoïsmes et d’irresponsabilités féroces. En face de toute souffrance, de toute désespérance, le ‘témoin’ chrétien redira sans relâche la puissance du non-lieu qu’en définitive Dieu prononce au procès du Christ, par-delà la ‘validation de l’appel’ de Jésus à l’événement de la Croix.

Philippe KABONGO-MBAYA

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L'article qui précède est le texte de l'émission
"Un mot de la Bible" sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du 18 mars 2006.

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Un ouvrage collectif grand public reprenant le mot traité dans cette note, et une vingtaine d'autres mots "passés" du grec dans la langue française est disponible au éditions Passiflores : 

Des mots de la Bible. Le grec que vous parlez sans le savoir.

logos,parole,discours,logique,principe

(chaque mot fait l'objet d'une enluminure par Marie-Hellen Geoffroy)

Editions Passiflores, octobre 2010 (143 pages ; 17 €uros)

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