16 mai 2006

Qui était Marie-Madeleine ?

Vanucci Le Pérugin (ca. 1500).jpg

——Marie-Madeleine, ou Marie de Magadala est aujourd'hui de nouveau sur le devant de la scène médiatique et commerciale. Son personnage romancé alimente d'un côté des fantasmes de révélations sulfureuses inédites sur fond de théorie du complot, et, d'un autre côté, des réactions ecclésiastiques indignées du blasphème que constitue l'évocation d'une éventuelle sexualité de Jésus, et qui prétendent rétablir la “vérité biblique”.


— Disons-le tout de suite, l'article qui suit ne vise pas à s'indigner du fait
que l'on puisse imaginer Jésus avoir eu une liaison amoureuse.
Si c'était le cas où serait le problème ? —


——Cet article ne vise pas non plus à opposer les témoignages évangéliques canoniques sur Marie-Madeleine à la réception de cette figure dans les milieux gnostiques du second siècle après Jésus-Christ. Cette réception gnostique, comme les témoignages évangéliques dont elle s'inspire, sont déjà les uns et les autres des interprétations théologiques d'un personnage dont l'histoire doit reconnaître qu'elle ne sait rien.
——Il s'agit donc simplement de présenter le dossier littéraire sur lequel s'appuie l'imaginaire autour de cette femme.(1)

Marie-Madeleine
dans les évangiles du Nouveau Testament

(Marc, Matthieu, Luc et Jean, écrits entre 70 et 90 ap. JC)

——Parmi les femmes appartenant au cercle de Jésus, Marie-Madeleine joue un rôle exceptionnel. Tout d'abord, elle n'est ni présentée, ni nommée en fonction de ses liens de parentés (‘fille de ...’, ‘mère de ...’, ‘épouse de ...’), mais de son lieu de naissance. Elle vient de Magdala (à 5km au nord-ouest de Tibériade en Galilée), une ville qui, en raison de ses entreprises de pêche, constituait un important centre économique grâce à cette pêche. Les seules autres femmes qui, dans la tradition des évangiles, sont présentées comme des personnes indépendantes sont Marie et Marthe (2). De plus, Marie-Madeleine ne fait pas seulement partie des femmes qui assistent à la crucifixion de Jésus (3) et découvrent le tombeau vide (4), mais aussi bien dans l'évangile de Matthieu (avec l'autre Marie en Matthieu 28,8-10) que dans l'évangile de Jean (20,11-18), elle est la première à voir, avant les disciples (5), le Ressuscité.

——Bref, Marie-Madeleine n'est pas seulement liée à l'histoire du tombeau vide (6), mais aussi aux traditions de l'événement de Pâques, ce qui la met en concurrence directe avec Pierre et Jacques (1 Corinthiens 15,5.7). De deux choses l'une : ou bien l'on doit penser que les apparitions aux femmes (Matthieu 28,8-10) et à Marie-Madeleine (Jean 20,11-18) sont une combinaison tardive des apparitions aux disciples (7) et des récits du tombeau vide, ou bien l'on doit admettre que les traditions anciennes du christianisme ont considéré Marie-Madeleine comme l'un des premiers témoins des événements de Pâques, au même titre que Pierre et Jacques, et, par là même, comme l'une des figures fondatrices du christianisme.
——Qui était Marie-Madeleine, quel rôle a-t-elle eu dans l'entourage de Jésus, puis, plus tard, dans l'histoire du christianisme primitif ? D'après le récit de l'évangile de Luc (8,2), elle a rejoint le groupe des disciples après que Jésus l'ai libérée des sept démons. Marc 16,9 semble confirmer cette histoire, mais la version de l'évangile de Marc (8) dépend ici vraisemblablement de Luc.

Marie-Madeleine dans la littérature gnostique (9)
(écrits datés entre le 2ème et le 4ème s. ap. JC)

——Ce qui est le plus intéressant et historiquement plus significatif, c'est le fait que Marie-Madeleine prend une place toute particulière dans l'évangile de Jean, et plus tard, dans la littérature gnostique. Dans l'évangile de Jean, nous l'avons vu, elle est la destinataire de la première révélation du Sauveur élevé (Jean 20,11-18) et elle devient l'une des principales interlocutrices du Seigneur autant dans l'évangile de Thomas (EvTh 21) que dans la Sagesse de Jésus-Christ (10), dans la Pistis Sophia où Marie-Madeleine pose 39 des 46 questions à Jésus, et dans le Dialogue du Sauveur (11).
——Dans l'évangile de Jean, le disciple bien-aimé entre en concurrence avec Pierre ; dans la littérature gnostique, c'est Marie-Madeleine qui reprend ce rôle. Dans l'évangile de Thomas, Pierre s'insurge contre le fait qu'elle fasse partie du cercle restreint des disciples :

"Simon-Pierre leur dit : «Que Marie sorte de parmi nous, car les femmes ne sont pas dignes de la Vie.»
Jésus dit : «Voici que je vais la guider afin de la faire mâle, pour qu'elle devienne, elle aussi, un esprit vivant semblable à vous, mâles. Car toute femme qui se fera mâle entrera dans le Royaume des cieux.»
(Evangile de Thomas 114)

——La question traitée par cette parole est sotériologique (= qui concerne le salut) et anthropologique : la condition à remplir pour obtenir la Vie est de retrouver la nature originelle et androgyne de l'être humain, et ce retour à l'origine implique la suppression de la distinction entre les sexes.
——Le point de départ de la discussion est fourni par la place particulière occupée par Marie-Madeleine dans le groupe des disciples. Dans la Pistis Sophia Pierre se fâche parce qu'elle joue le rôle principal dans le dialogue et que les prérogatives de Pierre et des disciples ne sont pas respectées (36 ; 71). Dans le Dialogue du Sauveur, elle fait partie avec Jude et Matthieu du petit groupe qui reçoit une instruction particulière du Seigneur et elle est louée comme une femme "qui connaît le Tout" (12).

——C'est enfin dans l'évangile de Marie que Marie-Madeleine est opposée le plus clairement à Pierre auquel elle doit tout expliquer (13).
——Bref, dans les dialogues gnostiques du Sauveur, Marie-Madeleine remplit une fonction analogue à celle du disciple bien-aimé dans l'évangile de Jean : elle est une figure exemplaire de la foi, de la compréhension et de la connaissance du Sauveur et de sa révélation ; pour cette raison, elle est reconnue (dans l'évangile de Marie, BG 8502,1 10,1-6, par Pierre lui-même), comme la médiatrice et l'interprète autorisée des paroles du Sauveur.
——De deux choses l'une : ou bien les écoles gnostiques ont développé des légendes propres, ou bien l'on doit reconnaître que Marie-Madeleine a joué du temps de Jésus ou dans certains milieux du christianisme primitif un rôle historique particulier. Celui-ci se reflète dans les écrits de Thomas et dans des documents gnostiques qui en ont fait une figure fondatrice du christianisme au même titre que Pierre, Jacques et le disciple bien-aimé des cercles johanniques.

——D'après l'évangile de Marie, Jésus aima Marie-Madeleine plus que les autres femmes (14). D'après l'évangile de Philippe (NHC II), elle fut sa compagne :

“Trois[femmes] avaient constamment affaire avec le Seigneur : Marie, sa mère, sa soeur et Madeleine, qui est appelée sa compagne. Sa soeur, sa mère et sa compagne s'appellent en effet toutes Marie" (15).
"Le Sauveur aimait Marie-Madeleine plus que tous les disciples et il l'embrassait souvent sur la bouche. Les autres disciples allèrent vers eux pour poser leurs exigences.
Ils lui dirent : «pourquoi l'aimes-tu mieux que nous tous ?»
——Le Sauveur répondit et leur dit : «pourquoi je ne vous aime pas comme elle ? Lorsqu'un aveugle et un voyant se trouvent ensemble dans l'obscurité, ils ne se distinguent pas l'un de l'autre ? Quand la lumière vient, alors le voyant verra la lumière et l'aveugle restera dans l'obscurité»
(16).


Un personnage traditionnel composite

——Dans la tradition chrétienne ultérieure, le personnage de Marie-Madeleine a été composé à partir de plusieurs femmes différentes mentionnées dans les évangiles. On en dénombre pas moins de quatre ! On trouvera les textes évangéliques concernant "les quatre Marie", et d'intéressants développements à propos de la tradition jusqu'au Moyen-Age sur « Protestants dans la ville ».
——On lira aussi avec intérêt une réflexion sur la figure de Marie-Madeleine dans la note de Dominique Hernandez :

Qu'y avait-il entre Jésus et Marie-Madeleine ?.

Patrice ROLIN

marie-madeleine,jésus,da vinci code,gnose,amante

La Madeleine enlaçant Jésus crucifié (Auguste Rodin)



Notes ———————————
(1) L'article qui suit reprend très largement un chapitre du livre de François VOUGA, Les premiers pas du christianisme, Labor et Fides 1997 (pages 169-171) ; il s'autorise simplement, quand cela semble nécessaire, une mise en forme et en langage plus accessible pour qui n'est pas familier de la recherche biblique.
(2) Luc 10,38-42 ; Jean 11,1-54.
(3) Marc 15,40.47 ; Matthieu 27,56.61 ; Jean 19,25.
(4 )Marc 16,1 ; Matthieu 28,1 ; Luc 24,10 ; Jean 20,1.
(5) Matthieu 28,16-20 ; Jean 20,19-29.
(6) Marc 16,1-8 ; Matthieu 28,1-7 ; Luc 24,1-11.12 ; Jean 20,1-10.
(7) Matthieu 28,16-20 ; Marc 14,28 ; 16,7 ; Luc 24,36-43 ; Jean 20,19-29 ; 1 Corinthiens 15,3b-5.
(8) L'évangile de Marc a été écrit une dizaine d'années avant Luc, et il semble s'être originellement terminé en Marc 16,8 ; c'est le cas dans les manuscrits les plus anciens (voir à la fin de l'article sur le manuscrit Sinaïticus). Mais plusieurs versions d'une finale plus longue apparaissent ensuite. Les versets 9 à 20 du chapitre 16 de Marc sont une compilation tardive des récits d'apparitions présents dans les autres évangiles.
(9) Parmi l'abondante littérature gnostique aujourd'hui connue, sont cités ici les évangiles de Thomas, de Marie, et de Philippe, la Sagesse de Jésus-Christ, la Pistis Sophia, les Dialogues du Sauveur... des écrits en copte traduisant un original grec, et datés entre le 2ème et le 4ème siècle ap. JC, l'évangile de Thomas ayant vraisemblablement une longue préhistoire littéraire remontant au 1er siècle. Les références ci-dessous renvoient au corpus des textes gnostiques découverts, pour la plupart, à Nag Hammadi en Haute-Egypte à partir de l'année 1945. Ces textes sont disponibles en français dans la collection de la Pléiade, Ecrits apocryphes chrétiens I et II (Gallimard, 1997 et 2005) ; de larges extraits sont édités dans le supplément au Cahier Evangile n°58 (Cerf1987).
La gnose est un courant multiforme du christianisme des premiers siècles qui propose une voie de salut par la connaissance, à travers une initiation aux mystères célestes révélés par le Sauveur.
(10) NHC III,4 et BG 8502,3 77,8-127,12, NHC III,4 98,9 ; 114,8-13
(11) NHC III,5 126,17-20 ; 131,19-21 ; 134,24s ; 137,4-11 ; 139,12s ; 140,14-141,2 ; 141,12-14 ; 142,20s ; 143,6-10 ; 144,5-8 ; 144,22 ; 146,1-4.
(12) NHC III,5 134,24s et NHC III,5 139,12-13.
(13) BG 8502,1 10,1-6 (BG renvoie au codex de Berlin).
(14) BG 8502,1 10,2.
(15) NHC II,3 59,6-11.
(16) NHC II,3 63,32-64,9.