Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

L'évangile selon Judas

——Une vraie torpille hérétique, c'est ainsi qu'un quotidien(1) évoquait la publication du manuscrit restauré de l'évangile de Judas. Comme souvent, à propos de la littérature apocryphe et des questions religieuses en général, la seule chose qui semble intéresser la presse est le côté supposé sulfureux d'un document censé ébranler une institution ecclésiastique ou un dogme. Le déchaînement médiatique autour de l'actualité cinématographique récente en fait de nouveau abondamment la preuve. Concernant l'évangile de Judas, l'histoire rocambolesque du manuscrit ajoute une touche d'intrigue à l'affaire.
——Parallèlement à cette excitation journalistique pour tout ce qui pourrait remettre en cause l'enseignement d'un christianisme considéré comme monolithique et obscurantiste, on observe paradoxalement dans la plupart des articles qui en traitent une naïveté acritique envers les “révélations” et la fiabilité historique de cet écrit gnostique tardif.

Qu'en est -il de ce document ?

——Exhumé dans les années 50, 60, ou 70 (?) dans le centre d'Egypte près de Beni Mazar, ce manuscrit est un codex (cahier de feuillets reliés, ancêtre de nos livres) sur papyrus daté d'entre le début du 3ème et le début du 4ème s. ap. J.C. Après plusieurs décennies de pérégrinations, d'oubli et de détériorations dans le monde des antiquaires, une fondation suisse l'a restauré, et il devrait être accueilli par le musée du Caire. Ses 66 feuillets contiennent plusieurs textes en copte dialectal transcrit en cractères grecs, et traduisant probablement un original grec remontant au milieu du 2ème s. ap. J.C., parmi ceux-ci, "l'évangile de Judas" (26 pages). ——L'ouvrage traduit en anglais est maintenant disponible dans une édition critique avec commentaires (2) dont on attend la parution en allemand et en français l'an prochain. D'ores et déjà, le texte dans sa transcription copte et sa traduction anglaise sont accessibles sur le site de la National Geographic Society.

Le témoignage d'Irénée

——Jusqu'à sa découverte, ce texte n'était connu que par le témoignage d'Irénée (130-202), évêque de Lyon et farouche défenseur de l'orthodoxie chrétienne naissante contre les gnostiques. Voici ce qu'il en dit dans son oeuvre majeure, ‘Contre les hérésies’, dans laquelle il s'efforce de combattre différentes écoles gnostiques(3), ici les “caïnites” :
“D'autres encore disent que Caïn était issu de la Suprême Puissance(4), et qu'Esaü, Coré, les gens de Sodome et tous leurs pareils étaient de la même race qu'elle : pour ce motif, bien qu'ils aient été en butte aux attaques du Démiurge(4), ils n'en ont subi aucun dommage, car Sagesse s'emparait de ce qui, en eux, lui appartenait en propre. Tout cela, disent-ils, Judas, le traître, l'a exactement connu, et parce qu'il a été le seul d'entre les disciples à posséder la connaissance de la vérité, il a accompli le « mystère » de la trahison : c'est ainsi que, par son entremise, ont été détruites toutes les choses terrestres et célestes. Ils exhibent dans ce sens, un écrit de leur fabrication, qu'ils appellent « Evangile de Judas».

(Adversus haereses I.31.1)

——D'après Irénée, cet évangile de Judas et ceux qui s'en réclament considèrent donc les personnages négatifs de la Bible comme injustement condamnés par le Démiurge (= le Dieu créateur). Pour la gnose en effet, inspirée par le néoplatonisme, la Suprême Puissance (divinité majeure du panthéon gnostique) ne peut avoir créé le monde matériel. Le responsable, voire le coupable, de la création matérielle, et donc mauvaise, ne peut être qu'un démiurge mauvais, qui est identifié au Dieu de l'Ancien Testament. Dans cette perspective, si certains personnages bibliques rebelles sont maudits par le Démiurge créateur, c'est qu'ils sont en réalité les enfants de la Suprême Puissance.
L'évangile de Judas sera de nouveau condamné par Epiphane de Salamine vers 375 ap. J.C.
——Et il faudra attendre seize siècles pour en connaître enfin le contenu !

Que raconte l'évangile de Judas ?

——Le texte du manuscrit publié aujourd'hui a été reconstitué malgré de nombreuses lacunes (parfois quelques lettres, quelques mots, ou même plusieurs lignes manquent). Il se présente comme “Le compte-rendu secret de la révélation que Jésus a dite dans une conversation avec Juda Iscarioth durant une semaine trois jours avant qu'il célèbre la Pâque.”
——Après l'évocation de son ministère terrestre résumé dans la formule "miracles et prodiges", Jésus appelle les douze. L'évangile se poursuit par un bref dialogue avec les disciples dont Jésus met en cause les observances religieuses inspirées du Dieu de la Bible. Les disciples se mettent alors en colère, seul Judas a l'intuition que Jésus vient du règne immortel des puissances célestes gnostiques. Jésus lui dit alors :
« Ecartes-toi des autres. Je t'enseignerai les mystères du Royaume. Tu pourras l'atteindre, mais pour cela tu souffriras beaucoup.»
——Puis les disciples interrogent Jésus sur l'autre monde dans lequel il semble se retirer entre chacune de ses apparitions ; ils l'interrogent aussi sur le temple et les sacrifices impies dont ils ont eu la vision. Jésus leur en donne une interprétation allégorique.
——Dès lors, le reste de l'évangile consiste en un dialogue entre Judas et Jésus dans lequel ce dernier révèle les mystères du Royaume, le destin de l'humanité, la cosmogonie et la cosmologie gnostiques. L'oeuvre s'achève par la trahison de Judas comprise positivement :
« Tu surpasseras tous les autres. Car tu sacrifieras l'homme qui me sert d'habit. - déclare Jésus à Judas - Déjà ta corne a été relevée, ta colère a été enflammée, ton étoile a brillé ...»

L'une des dernières lignes introduit la trahison comme une ascension :
“Judas leva les yeux et vit un nuage lumineux et y entra.”
——C'est donc grâce à la révélation des mystères célestes que Judas va accomplir l'oeuvre ultime permettant la destruction de l'enveloppe charnelle de Jésus. L'accès au Royaume lui est alors ouvert. Tel est le Judas gnostique de l'évangile portant son nom.

——La thématique de la révélation des mystères divins permettant l'accès au Royaume céleste après la destruction de l'enveloppe charnelle est typique de la pensée gnostique telle qu'elle est connue par les textes de Nag Hammadi (bibliothèque gnostique découverte en 1945/48 en haute Egypte : plusieurs codex sur papyrus, écrits en copte dialectal, traduisant un original grec, et daté des 2ème/4ème siècles ...). Les analogies avec notre document sont frappantes !

En conclusion ...

——La publication de l'évangile de Judas contribuera donc à une meilleure connaissance du christianisme gnostique du second siècle. Mais on n'y trouvera pas les révélations sensationnelles promises par la presse sur d'éventuelles conversations secrètes entre le Jésus historique et Judas.

Patrice ROLIN


Notes : ————————————————————
(1) Libération du 7 avril 2006, p.29.
(2) Rodolphe Kasser, Marvin Meyer, Gregor Wurst, The Gospel of Judas, National Geographic Society, avril 2006.
(3) Gnose : courant multiforme du christianisme des premiers siècles
qui propose une voie de salut par la connaissance des mystères célestes.
(4) Pour la gnose, influencée par le néo-platonisme, la Suprême Puissance céleste ne peut avoir créé le monde matériel considéré négativement. C'est un Démiurge mauvais, identifié au Dieu de l'Ancien Testament, qui est responsable de la création de laquelle le gnostique parviendra à s'échapper par la connaissance des mystères célestes.

Le dossier complet concernant la découverte et la restauration
du manuscrit sur le site du National geographic

• Transcription de l'évangile selon Judas en copte
• Traduction de l'évangile selon Judas en anglais

• Traduction non scientifique en français


—— Dès à présent sur le site, consulter ——
le dossier biblique de la question
“Judas, un traître ?”

Les commentaires sont fermés.