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Inquiétudes apocalyptiques à Thessalonique

Une proposition pour travailler et comparer deux passages apocalyptiques, l'un dans la 1ère lettre de Paul aux Thessaloniciens (4,13—5,11), l'autre dans la 2nde lettre aux Thessaloniciens (2,1-17). “De la crise de l’espérance à la crise enthousiaste”, ainsi s'intitule l'article consacré par Elian Cuvillier à ces textes qu'il nous invite à lire de façon synoptique.


Indications de lecture :
(disposer d'un montage en vis-à-vis de 1 Th 4,13—5,11 et 2 Th 2,1-17)

Lire le premier texte en y repérant les éléments de type ‘spéculatifs’ (scénario de la fin des temps ; sens de l'histoire), de type ‘consolateurs’ (soutien dans l'épreuve ; proposition d'une espérance), et de type ‘prophétiques/kérygmatiques’ (contestation de l'ordre présent ; proclamation de la justice de Dieu ; exhortation à la résistance).

Pour une définition plus précise de ces catégorie, voir le point 3.
de la note “Pensée de la fin du monde et apocalyptique ...

Imaginer le contexte de communication.
- De quoi les Thessaloniciens s'inquiètent-ils ? Pourquoi ?
- Comment Paul s'y prend-il pour répondre à leurs inquiétudes ?

Contexte historique de 1 Thessaloniciens : Paul a fondé la communauté de Thessalonique (Ac 17,2) vraisemblablement dans les années 49-50. L’épître date, elle, des années 50-51 (plus ancien document du NT). Comme ce fut sans doute le cas dans toutes les communautés fondées par Paul, celle-ci doit être, à l’origine, composée de juifs d’origine et d’anciens “craignant-Dieu” (impossible de dire dans quelles proportions, cf. cependant Ac 17,2). Une jeune communauté qui est à la fois en tension avec la synagogue (1 Th 2,15s) et avec la société macédonienne (2,14).
L’Église est l’humanité rassemblée immédiatement avant la fin, qui doit échapper à la colère et qui après la parousie imminente sera pour toujours avec le Seigneur… Dans le court laps de temps qui va jusqu’à la fin, la vie de l’Église est sous la garde sanctifiante de Dieu qui est fidèle à l’appel adressé (5,23s) ; chacun de ses membres est appelé à correspondre à sa vocation en vivant dans la sainteté (4,7).
C’est dans ce cadre qu’il nous faut comprendre et interpréter notre passage. Il ne faut pas plaquer notre compréhension (bimillénaire, confessionnelle et “installée”) de la foi chrétienne sur un texte qui témoigne du système de valeur d’un auteur du premier siècle, s’adressant à une communauté du premier siècle vivant dans la certitude de la proximité de la Parousie.


Lire le second texte en y repérant les éléments ‘spéculatifs’, ‘consolateurs’, et ‘prophétiques / kérygmatiques’.

Pour une définition plus précise de ces catégorie, voir le point 3.
de la note “Pensée de la fin du monde et apocalyptique ...

Imaginer le contexte de communication.
- Comment le caractériser ? Quels problèmes semblent se poser ?
- Quelle est l'intention de l'auteur vis-à-vis de ses destinataires ?

Comparer les deux textes, leurs contexte de communication, leur intentions, leur style, ...
- Comment les articuler théologiquement, historiquement ?
- A quoi sert le recourt à au genre apocalyptique dans l'un et dans l'autre ?

Remarques sur 2 Thessaloniciens : une question préalable commande l’analyse du passage. De la réponse que l’on y apportera dépend une bonne part du regard que l’on portera sur le passage. Il s’agit de la question de l’authenticité de l’épître, discutée dans la recherche.
Arguments en faveur de la pseudépigraphie : 2 Th reprend, grosso modo la même organisation que 1 Th et, pratiquement à la lettre, des phrases entières de 1 Th. La chaleur et l’intimité, ne sont plus les mêmes. Caractère plus “combatif” et dualiste du propos : ce n’est pas tant le souci du salut de ses destinataires que le jugement des adversaires qui est le souci de l’auteur. La précision que Paul signe personnellement chaque lettre de sa main (2 Th 17 : redondance de l’expression) paraît un moyen de fonder l’authenticité (ce qui n’est pas le but poursuivi par Paul quand il mentionne son intervention personnelle, cf. 1 Co 16,21 et Ga 6,11). Enfin et surtout, 2 Th tourne autour d’une question unique : celle du délai de la parousie. Et sur ce point l’eschatologie est très différente de 1 Th. Un rapide tableau comparatif permet de l’établir sans conteste :

————————1 Thessaloniciens—————2 Thessaloniciens
thème :les morts dans la communauté——la proximité de la parousie

parousie :————elle est imminente—————affirmer son retard

description :——————sobriété———————description détaillée

apocalyptique :———kérygmatique————————spéculative

résultat :——————être avec le Christ————punir les incroyants

Le sens de la pseudépigraphie : établir une filiation avec une tradition théologique et spirituelle. Stratégie rhétorique : mettre en scène un savoir supposé des destinataires fictifs, savoir cependant inconnu des destinataires de la lettre (qui ne sont pas des Thessaloniciens et n’ont jamais connu ni entendu Paul).


Quelques conclusions

Dans le premier passage étudié (1Th 4,13—5,11), Paul traite de la “résurrection des morts” et du “Jour du Seigneur” comme une partie de la parénèse. Il ne s’agit manifestement pas d’une leçon dogmatique (i.e. d’un chapitre particulier de l’eschatologie paulinienne), mais de consolation face à une profonde affliction. Ce point est important pour une interprétation correcte du texte : ce qui est primordial n’est pas l’aspect didactique du discours paulinien (i.e. le discours objectivant sur les modalités de la parousie) mais son aspect parénétique (le langage apocalyptique est mis au service de la tâche pastorale).
- Les représentations mises en œuvres ;
Paul utilise la forme apocalyptique pour décrire l’événement par lequel, selon lui, le salut eschatologique doit se manifester en puissance : signal donné, voix de l’archange, son de la trompette, descente du ciel, résurrection des morts, rencontre dans l’air.
- La cosmologie présupposée en arrière-plan est courante à l’époque : ciel, terre, shéol (ou résident les morts) et “air”, région intermédiaire. Les protagonistes de l’action peuvent être distribués dans ces différents lieux : Dieu et l’archange au ciel ; le “nous” paulinien, les Thessaloniciens et les “autres” sur terre, Jésus dans le lieu intermédiaire que constitue l’air. Paul reste cependant dans une relative imprécision : pas de localisation géographique des morts et requalification de “l’air” habituellement infesté de démons mais ici lieu de la rencontre entre le Christ et les élus. Quant à la résurrection Paul ne répond pas à la question de savoir si tout le monde ressuscite ou seulement les croyants (il y a débat dans les textes de l’époque). Preuve que l’intérêt de Paul ne réside ni la ni dans le jugement des incroyants non envisagé ici.
- Langage apocalyptique mais non spéculatif. Ce qui compte seul est l’être avec Christ du croyant. Paul dispose de ce langage qui est celui de son milieu d’origine (pharisien) et qu’il a en commun avec ses auditeurs. C’est la représentation du monde avec laquelle il vit (ce n’est plus la nôtre mais il ne faut pas la juger). C’est la dimension parénétique qui est première. Au final les représentations en tant que telles ne l’intéressent guère. L’accent porte, pour lui, sur la solidité de l’espérance reçue.
Ce n’est donc pas le cadre formel apocalyptique qui constitue l’ossature des convictions pauliniennes (et ainsi est à même de fonder la parénèse) mais la conviction de “l’être avec le Christ”, de la communion avec le Christ dans la foi. Mais cette foi se dit dans une épistémologie apocalyptique : l’événement Christ est à la charnière des ères. La période est provisoire (et Paul croit la Parousie imminente). À cause cependant du système de conviction fondé non sur la forme apocalyptique mais sur la christologie qui commande la compréhension apocalyptique de la réalité. Paul pourra plus tard rebondir en dehors du cadre formel de l’apocalyptique.

A propos du second passage travaillé (2Th 2,1-17)
Toute l’épître est clairement ordonnée à un seul projet, celui de poser des délais à la parousie.
L’intérêt du passage réside dans le “calendrier” eschatologique qu’il met en place. L’auteur commence par avertir ses auditeurs : ils ne doivent pas se laisser influencer par des révélations ou une lettre dont on prétendrait qu’elle viendrait de Paul. Il faut ici supposer que les destinataires historiques de la seconde aux Thessaloniciens sont influencés par des enseignants qui, prenant pour prétexte l’enseignement paulinien (p. e. 1 Th), développent un enthousiasme apocalyptique (le Paul de 1 Th n’attend-il pas la parousie pour très bientôt ?) qui conduit à des troubles graves (arrêt des activités quotidiennes pour “partir sur la montagne”).
En vue de contrecarrer cet enthousiasme, il déploie un scénario “retard de mise à feu” (on n’est pas encore à la fin, on est en marche vers la fin) en quatre étapes :
. Ce n’est pas encore la parousie car l’homme d’impiété n’a pas encore été manifesté.
. La raison en est que quelqu’un ou quelque chose le retient.
. Quand il se manifestera, alors le Christ le terrassera
. Et alors ce sera le jugement sur tous les impies.
Tout cela, cf. v. 5, “Paul” l’a déjà dit à ses auditeurs, i.e., ce n’est qu’un rappel de quelque chose de connu !
- La figure de l’homme de l’impiété est directement empruntée au livre de Daniel où elle désigne la profanation du Temple par Antiochus Epiphane en 175 av. JC. Dans la littérature apocalyptique, le thème est fréquent : quelque chose ou quelqu’un (Dieu, un ange…) retient encore l’ennemi (une puissance mauvaise, un roi…). Dès que cette puissance sera libérée, le mal atteindra son paroxysme et alors viendra le combat final, la défaite du mal et la fin.
La question est donc : qui est donc celui qui retient l’homme de l’impiété, l’Antéchrist ? Rome, Dieu, l’évangélisation des païens (i.e. Paul), Sénèque précurseur de Néron… Toutes les tentatives (et elles sont nombreuses) sont vouées à l’échec.
La question préalable à poser est la suivante : est-il légitime de chercher une réponse. Oui, si l’on défend l’hypothèse de l’authenticité (à cause du verset 5). Non si on postule l’inauthenticité.
- Apocalyptique (faussement?) spéculative au service d’une volonté d’apaiser les enthousiasmes et les dérives apocalyptiques. D’où rappel à l’essentiel : tenir ferme dans la foi et surtout vaquer à ses occupations.
Par rapport à 1 Th, le contexte historique et ecclésiologique n’est plus le même. La persécution semble plus forte et vécue de façon plus tragique, le regard sur le monde est plus radicalement négatif (à Thessalonique, la communauté est ouverte sur les autres et sur le monde, cf. 4,12), la recherche de pureté communautaire est plus forte (il faut se séparer d’avec l’extérieur mais également, à l’intérieur, séparer le “bon grain” et “l’ivraie”) et le souci primordial semble la question de la parousie (à Thessalonique : celle de la solidarité avec les disparus).
À Thessalonique, avec 1 Th, on a affaire à une communauté naissante que l’on encourage face à une situation source de trouble (la mort des frères) mais qui n’est pas en rupture avec le monde (même si la situation est difficile). Avec 2 Th on a affaire à une communauté de type “sectaire” (surenchère élitiste et séparation d’avec le monde : conscience d’être un reste pur dans un monde impur) à laquelle l’auteur demande de demeurer dans ce monde.

Le point commun de ces deux textes est de mettre le langage apocalyptique au service d’un projet pastoral. Le fonctionnement n’est cependant pas le même qui déploie, dans un cas une apocalyptique de type kérygmatique et dans l’autre de type spéculatif (même si c’est à contrario).
Cette différence s’explique en partie par une différence de situation visée : déficit d’espérance dans un cas, excès d’enthousiasme dans l’autre. On peut cependant se demander si la différence ne s’explique pas aussi par deux compréhensions de soi comme communauté chrétienne aux antipodes : à la différence de 1 Thessaloniciens, la communauté destinatrice de 2 Thessaloniciens semble dans une logique de “sectarisation” : la crise enthousiaste, autant que les données de l’épître, en sont des indices.

Patrice Rolin
(d'après E. Cuvillier)


La note ci-dessus reprend très largement des éléments d'un article d'Elian Cuvillier : “De la crise de l’espérance à la crise enthousiaste : 1 Th 4,13-18 et de 2 Th 2,1-12”,
dans Les apocalypses du NT, (Cahiers Evangile 110),
Paris : Cerf, 1999, p. 12-17.
Le lecteur trouvera entre autre, dans ce Cahier Evangile,
une analyse plus détaillée de ces textes, de leurs stratégies rhétoriques, ainsi que des prolongements herméneutiques.

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