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Scandale, scandaliser

Vous sortez de chez vous. Sur le trotoir, vous manquez de tomber. Votre pied a heurté un caillou, plus petit que vous, puisque vous ne l’avez pas vu, mais qui vous a déséquilibré. Stabilisé, vous regardez derrière pour voir ce qui a failli vous mettre par terre. Un petit caillou !
L'article qui suit traite de ce petit obstacle, que le grec appelle skandalôn, dont le verbe associé est skandalizô, qui veut dire “scandaliser”, “être une occasion de chute pour autrui”.

Un mot de la Bible, le mot ‘scandale’ ...
par Philippe B. KABONGO-MBAYA

Significativement, le terme et son verbe apparaissent à peu près 20 fois dans le Nouveau Testament et 6 fois dans le Premier Testament, y compris dans les Ecrits deutérocanoniques. C’est le vocable hébreux MiKSôL qui a été traduit par skandalôn en grec. Cela peut signifier aussi bien un ‘piège’, comme nous l’avons déjà mentionné, une ‘embûche’, ou bien encore un ‘obstacle’. On peut remarquer qu’il s’agit d’un ‘piège’ ou d’un ‘obstacle placé sur le chemin’ avec ou sans l’intention de ‘faire tomber’. Qu’on ait délibérement voulu ou non cette chute de l’autre, la Bible semble insister sur le fait qu’un autre a pu tomber, s’est trouvé pris au piège, désorienté ou dérouté par une cause extérieure à sa volonté.

Dans le Premier Testament, en Lévitique 19,13-14, on trouve un commandement qui dit : «N’insultez pas un sourd. Ne mettez pas d’obstacle devant un aveugle». Insulter un sourd c’est de la pure lâcheté ; pièger un aveugle c’est du sadisme sordide ! 1 Maccabées 5,4 parle des adversaires des Juifs, qui les piègent , et une fois qu’ils sont tombés, les attaquent. Le mot a aussi un sens moral dans le Premier Testament. Dans Judith 8,22, nous lisons ceci : «nous serons un objet de scandale et d’opprobre devant nos conquérants». Ce passage est intéressant, car il montre comment le fait de tomber, ou plus exactement de se ‘faire avoir’, est scandale pour les autres, y compris ceux-là mêmes qui nous ont eu ! Car cela inspire déconsidération et dégoût. C’est également la même idée que l’on trouve dans le Psaume 31,12.

Dans le Premier Testament, le verbe scandaliser a également une signification de «paradoxe ». Ainsi dans Siracide 32,15 où il est dit : «Celui qui scrute la Loi sera rassasié, mais elle sera pour l’hypocrite une occasion de chute». Esaïe 8,13-14 présente un emploi figuré du mot ‘scandale’, avec une connotation clairement positive. L’auteur dit que Le Seigneur sera le sanctuaire de son peuple, mais qu’Il est aussi une pierre sur laquelle on achoppe. L’image de sanctuaire renvoie à celle de rocher. Le Seigneur est le rocher protecteur pour ceux qui placent leur confiance en Lui, mais en même temps, ce rocher devient ‘pierre d’achoppement’ et cause de chute, source de malheur, pour ceux qui méprisent Dieu.

Le spectre de sens que présente le Premier Testament est globalement présent dans le Nouveau.

Dans le Nouveau Testament, Jésus avertit et condamne ceux qui scandalisent surtout les plus faibles ou les plus petits dans la foi ; ainsi Matthieu 18,6s ; Luc 17,1-3. Ces passages sont les parallèles de Marc 9,42-47, texte bien connu où Jésus dit : «Quiconque entraîne la chute d’un seul de ces petits, il vaut mieux pour lui qu’on lui attache une grosse meule, et qu’on le jette à la mer». Vous remarquez sans doute la percutance paradoxale de sens que Jésus réalise ici avec la métaphore de la ‘pierre’. Avant d’être ‘pierre d’achoppement’ que l’on peut devenir pour autrui, ou celle qui écrase le grain, une meule donc, une pierre est d’abord ce qu’elle est : une pierre. Dans le discours de Jésus, cependant, la pierre entreprend une sorte de carrière métaphorique, un itinéraire symbolique qui lui sera fatal. Après avoir été ‘pierre d’achoppement’, elle termine sa course comme meule au cou du noyé. Jésus ouvre notre intelligence et nous alerte sur les « pièges » possibles de cette carrière métaphorique de la pierre. Il pousse la logique du paradoxe jusqu’au plus extrême du tragique : la pierre, qui aurait pu positivement servir à autre chose, est devenue ‘pierre d’achoppement’ ! La meule de la ménagère, qui aurait pu garder sa fonction normale dans la production de la farine, est devenue instrument de supplice, un outil de mort ! Mais ce scandale n’est pas une fatalité. La pierre d’achoppement aurait pu être une meule et produire la farine. Par ce paradoxe, Jésus nous fait pénétrer au cœur même du scandale. Le procédé est tout à fait saisissant.

La suite du passage prolonge la même perspective. Nous sommes dans la vie par l’intégrité de notre corps et les rapports harmonieux de ses organes, dont les fonctions et fonctionnement attestent justement la réalité de la vie et nous maintiennent en elle. Or, si ces organes travaillent à notre perte, c’est cela le scandale. Que faire dans ce cas ? Une fois encore Jésus développe une logique du paradoxe tragique pour frapper notre esprit sur le scandale de cette situation. L’amputation des organes qu’il recommande n’est-elle pas une rhétorique ironique, dont l’absurdité et le scandale nous aide à comprendre le seul et l’unique scandale d’une situation où, pour être vivant, on mobilise ses membres et ses organes dans un projet contraire à la vie ? C’est comme si Jésus disait : oui, le Royaume de Dieu est pour les manchots, les estropiés, les borgnes ! En somme une apologie du handicap, de la diminution, de la perte d’autonomie. Quel scandale… ! Cela l’est d’autant plus que Jésus lui-même a déployé une intense activité de guérison en faveur des gens handicapés, contre diverses formes d’infirmité, afin de manifester, précisément, le Royaume de Dieu. En fait, l’utilisation rhétorique du scandale permet à Jésus d’aiguiser notre sensibilité et notre intelligence face à tout ce qui, existentiellement, nous installe dans le tragique et l’absurde du vrai scandale ; il nous avertit du désastre que ce dernier est capable de causer.

Dans d’autres passages du le Nouveau Testament la personne et l’action de Jésus opèrent aussi comme une ‘pierre d’achoppement’. Dans Marc 6,3, ses voisins et les gens de Nazareth refusent de croire en Jésus parce qu’ils connaissent sa famille et n’acceptent pas que Jésus soit autre chose que le prolongement de son identité familiale. “Et il était pour eux une occasion de chute”, conclut le texte. Entre d’une part ce que Jésus révèle, et d’autre part ce que ces Nazaréens savent de lui, une barrière se dresse ; les Nazaréens butent là contre. Jésus devient pour eux une « pierre d’achoppement » qui met par terre leur possibilité de foi, parce que , avant même qu’elle s’affirme comme volonté de confiance, elle n’était qu’une attitude de méconnaissance plus préoccupée par les risque de méprise que par l’ouverture à une découverte, à l’inattendu. Au fond, ce n’est pas Jésus qui était «occasion de chute» pour ces gens de Nazareth, mais la connaissance pré-établie qu’ils en avaient. Ce passage a un écho dans Matthieu 11,6 ; 13,54-58 ; comme dans Luc 4,16 et ss.

Mais il n’y a pas que pour les gens de l’extérieur que Jésus a été un ‘scandale’. Au chap. 6 de Jean, Jésus se présente comme le pain vivant descendu du ciel. Les disciples de Jésus trouvent cette affirmation non seulement inouïe, insupportable à écouter , mais surtout proprement incroyable ! “Alors Jésus dit à ses disciples : «c’est donc pour vous une cause de scandale ?»”. Ici encore la personne et l’œuvre de Jésus se donnent comme une énigme dont la profondeur du paradoxe, la radicalité de ce qui heurte, au lieu de susciter la foi, de la soutenir, génère la perplexité qui hypothèque et détruit les bases d’une paisible et claire confiance.

C’est l’apôtre Paul qui a fait du ‘paradoxe’ le cœur de son témoignage concernant Jésus-Christ.

Paul n’ignore pas l’usage négatif du terme de scandale. Dans l’épître aux Romains 16,17 écrit : “Je vous exhorte, frères, à vous garder de ceux qui suscitent divisions et scandales en s’écartant de l’enseignement que vous avez reçu ; éloignez-vous d’eux. Car ces gens-là ne servent pas le Christ notre Seigneur, mais leur ventre, et par leurs belles paroles et leurs discours flattent, séduisent les cœurs simples”. Nous retrouvons cette indignation et cette dénonciation des comportements qui profitent de la fragilité ou de la faiblesse des plus petits. Il s’agit là d’une préoccupation pastorale, qui s’exprime également dans 2 Corinthiens 6,3.

Pourtant, ce qui est fortement marquant chez Paul c’est l’utilisation positive, presque survalorisante, du scandale et de son paradoxe au sujet de Jésus-Christ. Deux textes sont, entre autres, très parlant en ce sens.

Le premier est 1 Corinthiens 1,22-24. Paul écrit : “Les Juifs demandent des miracles, et les Grecs recherchent la sagesse ; mais nous, nous prêchons un messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs, il est le Christ, puissance et sagesse de Dieu”. Le deuxième passage est dans Galates 5,11 : “Quant à moi, frères, si je prêche encore la circoncision, pourquoi suis-je persécuté ? Dans ce cas , le scandale de la croix est aboli ! ”.

Toute la théologie de Paul se donne comme la confession d’un paradoxe, une sorte de célébration d’un énorme scandale qui tient ensemble le Dieu de la Bible et l’ensemble de l’humanité dans l’humanité historique d’un homme, Jésus le crucifié. L’énigme de la croix de Jésus comme « scandale » éclaire et met en évidence deux réalités : le renouvellement de l’intelligence et le salut comme renversement existentiel de toutes les évidences.

Concernant le renouvellement de l’intelligence, la croix de Jésus, en elle-même, n’est qu’une catastrophe. Un scandale si désastreux pour l’intelligence que devant lui, il ne reste plus que le désespoir face à la gloire triomphante du cynisme et de la négativité. Or, le génie de Paul est d’avoir montré en quoi ce qui se passe à la Croix n’est pas d’abord quelque chose qui met en panne notre intelligence sur la relation qui nous lie à Dieu, mais une révélation du scandale déjà là, sur lequel, sans le secours de Dieu, nous sommes et restons totalement aveugles. Ce n’est pas la Croix qu’il s’agit de comprendre ou d’interpréter. Mais à la Croix affleure une intelligence nouvelle qui interprète tout ce que nous sommes et tout ce que sommes appelés à être devant nous-mêmes, devant les autres et devant Dieu sous un jour nouveau ! En d’autres termes, le désastre n’est pas ce que nous croyons. Entre ce qui se donne à voir et ce qu’il faut voir, subsiste une distance infinie que l’énigme de la Croix radicalise, en même temps qu’elle l’interprète. Le ‘scandale’ de la Croix a ainsi une fonction de renouvellement de l’intelligence. La Croix de Jésus est donc foncièrement une instance interprétative de l’existence.

Ce renouvellement de l’esprit engage le retournement de notre existence, comme dramatique de la conversion. C’est le retournement de l’angoisse en confiance par cela même qui empêche et détruit toute possibilité de confiance, d’espérance et de foi. Dans l’énigme de la Croix, le scandale et le paradoxe sont récupérés par Paul pour décrire en quelque sorte comment le Dieu qui met des limites à la mort, à toute finitude, ouvre aussi la vie, non pas au-delà de son contraire, la mort et la perdition, mais à ce qui est proprement plus que la vie et la mort, à ce qui échappe aux notions de vie et de mort. Ceci n’est pas seulement inimaginable, mais fondamentalement scandaleux. Mais le retournement de ce scandale même, qu’engage le déssaisissement d’une conversion, et dessine les contours d’une vérité qui nous dépasse : le salut sous la croix. Il est l’objet d’une confiance scandaleuse, d’une folle espérance et reste traversé par l’énigme du même paradoxe, toujours irréductible et au fond irrécupérable.

L’usage du terme scandale et de son verbe par Jésus et par Paul nous aide ainsi à dépasser des niveaux de lecture qui se limitent à la moralisation, au simplicisme des certaines formes de culpabilité largement répandues. Jésus et Paul nous placent devant les vrais défis dont ces termes ‘scandale’ et ‘scandaliser’ restent témoins dans les Ecritures.

Philippe B. KABONGO-MBAYA

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L'article qui précède est le texte de l'émission
"Un mot de la Bible" sur Fréquence Protestante 100.7 FM du 21 janvier 2006

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Un ouvrage collectif grand public reprenant le mot traité dans cette note, et une vingtaine d'autres mots "passés" du grec dans la langue française est disponible au éditions Passiflores : 

Des mots de la Bible. Le grec que vous parlez sans le savoir.

logos,parole,discours,logique,principe

(chaque mot fait l'objet d'une enluminure par Marie-Hellen Geoffroy)

Editions Passiflores, octobre 2010 (143 pages ; 17 €uros)

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