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Paul était-il misogyne ?


Que n'entend-on pas dire sur Paul
et sa légendaire misogynie ?
N'a-t-il pas écrit :

Que les femmes se taisent
dans l'Eglise,
soient soumises à leur mari,
et portent le voile
ou se fasse tondre !

Voilà un dossier à charge
qui devrait clôre le débat.
Osons pourtant le réouvrir ...

Trois conditions sont à respecter pour assurer à l'apôtre un jugement équitable :
• Juger Paul sur ce qu'il a écrit et non sur ce qu'en ont fait ses successeurs.
• Ne pas isoler un verset de ce qui fonde l'ensemble de sa pensée.
• Ne pas commettre d'anachronisme en le jugeant
--selon des critères du 21ème siècle
Pour juger si l'apôtre est conservateur ou progressiste,
il faudra se demander comment il se situe par rapport à la société dans laquelle il vit et par rapport aux traditions qu'il a reçues.

1. La femme dans l'Antiquité

Alors que le mâle grec se demandait “Pourquoi la race maudite des femmes ?”, le juif reconnaissant priait :“Béni soit Dieu qui ne m'a pas fait naître femme”.
Bien sûr les femmes n'étaient pas unanimement méprisées, et la plupart des hommes respectaient leur femme. Il y eu même quelques femmes d'exception dans l'Antiquité. Et la Bible affirme que la nature de la femme est intimement liée à celle de l'homme, créée comme lui à l'image de Dieu. On y trouve aussi des héroïnes. Mais le judaïsme ancien partage avec les autres sociétés patriarcales une dévalorisation des femmes. En terme de misogynie les textes rabbiniques qui nous sont parvenus, comme ceux des Pères de l'Eglise, n'ont rien à envier à ceux de l'Antiquité gréco-latine.
C'est sur cet arrière-fond qu'il faut juger Paul.

2. Les femmes chez Paul

2.1 Fondement

Pour Paul, le message de la Croix (lire 1 Corinthiens 1,18-25) libère des logiques humaines de domination. L'individu reçoit alors sa dignité de Dieu seul, et non de sa race, sa religion, son sexe, son statut ou toute autre détermination humaine :
——“Vous tous qui avez reçu le baptême du Christ,
——
vous avez revêtu le Christ.
——
Il n'y a plus ni Juif ni Grec,
——
ni esclave ni homme libre,
——
ni homme ni femme,
——
car vous tous, vous êtes un en Jésus-Christ.”

(Galates 3,26-28 ; lire le passage dans son contexte)

L'affirmation est révolutionnaire dans l'Antiquité, comme pour notre société aujourd'hui ! Mais l'apôtre est-il en-dehors des réalités du monde dans lequel il y a bien des différenciations, des statuts, des hiérarchies ? Non, il prend en compte ces réalités mais les recadre.

2.2 Recadrages

• On reproche à Paul d'avoir soutenu la domination de la femme, qu'en est-il ? (lire 1 Corinthiens 11,2-16)
“… la tête de tout homme, c'est le Christ ; la tête de la femme, c'est l'homme ; et la tête du Christ, c'est Dieu…”L'apôtre semble bien entériner l'ordre traditionnel, et il continue :
“... toute femme qui prie ou qui parle en prophétesse la tête non couverte d'un voile fait honte à sa tête…”
——Des signes marquent donc le statut de chacun, mais Paul poursuit : “... ce n'est pas l'homme qui a été tiré de la femme, mais la femme de l'homme ; et ce n'est pas l'homme qui a été créé à cause de la femme, mais la femme à cause de l'homme .../... Toutefois, dans le Seigneur, la femme n'est pas sans l'homme, ni l'homme sans la femme. En effet, tout comme la femme a été tirée de l'homme, de même l'homme naît par la femme ; et tout vient de Dieu.” Si Paul ne conteste pas les statuts traditionnels, il les place sous la domination de Dieu où ils sont recadrés dans une réciprocité qui ultimement les subvertit.

• Il en va de même pour “femmes soyez soumises à vos maris” (Ephésiens 5,21-33), ce verset est en effet introduit par :“Soumettez-vous les uns aux autres dans la crainte du Christ”, et il est suivi par “Maris, aimez votre femme comme le Christ a aimé l'Eglise : il s'est livré lui-même pour elle” ; plus loin “ … les maris doivent aimer leur femme comme leur propre corps .../... que chacun de vous aime sa femme comme lui-même …” De nouveau la règle d'or de la réciprocité qui, prise au sérieux, subvertit de l'intérieur une hiérarchie qui n'est pas contestée frontalement.

2.3 Flagrant délit ?

——“Comme dans toutes les Eglises des saints,
——que les femmes se taisent dans les assemblées,
——car il ne leur est pas permis d'y parler ;
——qu'elles soient soumises, comme le dit aussi la loi.
——Si elles veulent apprendre quelque chose,
——qu'elles interrogent leur mari à la maison ;
——car il est choquant qu'une femme parle dans l'Eglise. …"

(1 Corinthiens 14,33b-35)

Cette fois, ça y est, Paul est pris en flagrant délit !
Pourtant, de nombreuses raisons permettent de douter qu'il soit l'auteur de ces versets :
• Ils sont sans lien avec les chapitres 12 à 14.
• Ils interrompent une instruction à propos des prophètes.
• Ils sont en contradiction avec 1 Corinthiens 11,5,
——car si les femmes se taisent dans les assemblées,
——pourquoi devraient-elles se couvrir les cheveux quand elles y prient ou prophétisent ?
• L'utilisation de la Loi (et quelle loi ?) comme règle disciplinaire n'apparaît nulle part ailleurs chez Paul.
• L'expression "Eglise des Saints" est étrangère à Paul.
• La tradition manuscrite présente des variantes pour la place de ces versets.
Ce passage est sans doute repris de 1Timothée 2,11-15, une épître bien postérieure à Paul...

2.4 Des témoins

——Les salutations des lettres de Paul nous révèlent que l'apôtre avait de nombreuses collaboratrices féminines, certaines désignées comme ‘ministre’, voire comme ‘apôtre éminent’. Ainsi, dans la finale de sa lettre aux Romains, Paul salue Phoebé, Prisca, Marie, Junias, Perside, la mère de Rufus, Julie, et encore la soeur de Nérée ; en Philippiens 4,2 : Evodie et Syntique. Et le livre des Actes des apôtres mentionne Lydie et Priscille comme collaboratrices de l'apôtre.
Bref, Paul, ‘le misogyne’, devait en plus être masochiste pour s'entourer d'autant de collaboratrices !

3. Verdict ...

Après réexamen du dossier,
il semble que l'accusation de misogynie ne tienne pas.
De fait, l'apôtre est bien plus progressiste qu'on ne le pense,
et à 20 siècles de distance ses principes restent d'une étonnante modernité.

Patrice ROLIN

—oOOOo—

(article paru dans La Voix Protestante de septembre 2005)

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